Tasmanian Wilderness Experience - Part 2

Tasmanie pêche

Après une première semaine passée à écumer les rivières du sud de l'île (le récit ici), cap vers Launceston pour voir si l'ambiance est aussi sympathique quelques degrés de latitude plus au nord :

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D'un point de vue topographique, le nord ne change pas vraiment, ce qui confère aux cours d'eau des caractéristiques très similaires à celles déjà décrites : la couleur thé des eaux, la pente modérée et le profil relativement assagi ne dépareillent pas. Dès notre arrivée, nous conservons cette volonté d'exploration en espérant toujours tomber sur une heureuse conjoncture qui viendrait ralentir notre rythme... 

Pour résumer, nous ne gardons pas un souvenir impérissable de cette zone, tout simplement parce que nous n'avons jamais réellement rencontré ce petit truc qui transforme une tentative hasardeuse en une expérience de pêche marquante. Il est clair qu'un cours d'eau ne se dévoile pas dans un laps de temps si tenu. C'est évident. Mais les contraintes inhérentes au format classique des voyages de pêche obligent à faire des choix, parfois un peu à l'aveuglette, en se basant sur un regard superficiel forcément biaisé. Toujours est-il que nous n'avons sans doute pas apprécié le secteur à sa juste valeur.

Pas grand chose de notable à se mettre sous la dent, le premier coup du soir en sèche sur le cours moyen de la Mersey ne restera pas dans les annales, tout comme notre exploration de l'amont le lendemain. Les eaux étaient vraiment tendues et froides suite aux pluies des derniers jours et la plupart des cours d'eau voisins également teintés. Benji sauvera toutefois très bien les meubles au fil :

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Truite Tasmanie
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Truite Tasmanie
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Truite Tasmanie
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Truite Tasmanie
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Nous nous retrouvons finalement deux jours plus tard, par une fin de journée grise et froide, autour de quelques bières dans un des rares pubs de la campagne locale ouvert après 18h. Un cadre idéal pour établir la suite du programme.

Après les quelques tergiversations classiques que la circonstance exige, et au vu du temps qu'il nous reste, nous jugeons acceptable de retourner au sud explorer la Tyenna aval qui nous a déjà bien souri. Avec cette décision, certes un poil fuyarde, on joue clairement la sécurité mais après tout, on est là pour ferrer non ?

Nouvelle traversée de l'île et nous revoilà donc au bord de notre désormais familière Tyenna river, à quelques encablures de notre dernière visite, non sans une certaine jubilation.

Bis repetita placent.  

On prend les mêmes et on recommence, sur un nouveau parcours toutefois, histoire de parfaire notre exploration et ne pas se dérober totalement.

La première partie qui se dessine est assez resserrée et rapide avec un long secteur de radiers. La sèche/nymphe lui sied à merveille. Benji ouvre le bal rapidement :

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Tyenna River
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Tyenna River
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Comme de juste, une section à la configuration plus marquée se dessine quand vient mon tour. Mon adams parachute stoppe au ras d'un buisson proéminent et un véritable ours se tortille au ferrage. 

Le combat avec un gros poisson dans un milieu si exigu nécessite un peu d'anticipation (tous les éléments du décor étant rapprochés, il est facile de s'intercaler entre le poisson et les obstacles potentiels qu'il tente de rejoindre à condition de ne pas être trop ensuqué pour se mouvoir dans l'eau), un bon dosage de la fermeté appliquée et surtout une bonne dose de réussite, voire de chance. Elle est avec moi en cette après midi :

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truite Tyenna River
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Après ce gros (très gros dans mon échelle personnelle) poisson, la classique euphorie s'installe mais le rythme de touche ne faiblit pas et nous recentre rapidement.

La pêche se poursuit, bonne, limpide et fluide. On déroule sans trop se creuser les méninges (pourquoi toujours optimiser davantage ?), se contentant de nous adapter à la configuration des coups, et évidemment de zieuter avec insistance la présence de ronds en surface dès que l'eau s'assagit. 

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Tyenna River
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Tyenna River
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Tyenna Rvier
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Tyenna river
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Tyenna River
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En fin d'après-midi, le temps se brouille et la pluie s'installe, d'abord fine puis s'intensifiant tout au long de la nuit.

Au réveil, la rivière a explosé et la consultation des niveaux ne nous aide pas vraiment à sortir de la torpeur matinale. La courbe est sans appel. C'est cuit pour la Tyenna pendant au moins 5 jours. L'hydrologie de ces cours d'eau leur confère une grosse inertie en cas de crue.

On zone au camp pendant plusieurs heures, avalant des litres de café et se livrant à des activités plus ou moins futiles telles que voir Sir Legendre micker et douiller dans son dernier Mission Impossible, revivre par les posts de Robert Escaffre le championnat du monde 2016 au Colorado... etc. 

En début d'aprem, après un brin de toilette, une remise en ordre des affaires et une 72ème consultation des prévisions météos dans les différentes stations de l'île, l'affaire prend une tournure inattendue : contre toute attente, le temps annoncé semble correct à Central Plateau, du moins suffisamment bon pour que cette option remonte à une place de choix parmi le panel disponible.  

On tente le coup et on décolle pour le départ de la rando en milieu d'après midi. Le trajet de presque 3h nous plonge au coeur du bush et je retrouve pour la première fois depuis mon arrivée cette délicieuse hypnose qui s'empare de vous lorsque vous roulez suffisamment longtemps, seul ou avec une personne très familière, dans un territoire sauvage inconnu en quête de truites.

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Pêche Tasmanie
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L'attrait des paysages de Tasmanie réside dans la quiétude et la sérénité des lieux. Ici, pas de rocambolesques formations rocheuses, ni de routes vertigineuses ou de pics acérés, non. La beauté gît dans une espèce de charme olympien et figé, onctueux comme les douces courbes du relief de l'île.

A la tombée de la nuit, on bifurque à droite pour retrouver la gravel road dont le terminus marque le début de l'approche pédestre. Benji, comme d'habitude à cet endroit par faible luminosité, est crispé, la main sur le klaxon. Les wallabies détalent devant nous à toute berzingue, parfois par deux ou trois.

"Je vais flinguer la voiture de loc' bordel"

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Lorsque nous perdons la connexion, à quelques hectomètres du lieu de bivouac, les prévisions météo font état d'une tendance moyenne le lendemain (moyenne pour le pêcheur à vue à Central Plateau signifie présence de vent, passage nuageux et températures froides) suivie d'une amélioration notable le sur lendemain (passage au vert de tous les voyants : peu de vent, ciel bleu, hausse des températures). Il va donc falloir éviter les décisions trop merdiques durant le J1 afin de rester motivés pour le J2 théoriquement plus favorable.

La nuit est froide mais sèche. Dès la pointe du jour, ça souffle et ça caille. La marche d'approche est plus courte que celle de notre première tentative la semaine précédente. Le ciel initialement dégagé se couvre et la surface devient opaque. 

Durant les premières heures, nous cherchons à forcer le destin par des tentatives totalement fumeuses, au stimulator dragué pour Benji et au streamer pour moi, jusqu'à apercevoir quelques poissons sur une bordure en milieu de journée. Elle semble être un lieu de passage intéressant et l'on décide d'y stationner quelques minutes. Le temps passe. Alors que je surveille Benji qui fait des emplettes dans mes boîtes de sèches en prévision de la suite de son séjour, un plaouf sourd et net rompt le silence et nous fait tourner la tête de manière synchrone : un poisson, gros, vient de cueillir nonchalamment mon dun qui traînait en surface devant nous et nous le regardons replonger paisiblement. "Ce scandale.." Je ferre, oui de manière très décalée certes, mais c'est pendu. La chance m'abandonne au moment où ma soie passe derrière le moulin... emmêlement fatal qui écourtera sensiblement le démarrage. Pétat' ! Hold up raté. Je suis partagé entre déception et soulagement (ça aurait été vraiment laid tout de même). Qu'est-ce qu'on a ri.

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A 16h, après 8h non stop à scruter les berges, le moral est dans les chaussettes, le vent redouble d'intensité et on convient sans grand débat d'un retour au bivouac pour se restaurer.

A l'approche de la tente :

"Y'a du plastique partout autour de la tente"

"Ouaip, des gens ont du arriver" 

"Non, c'est notre bouffe"

En effet, l'ensemble des emballages de nos victuailles gît dans un rayon de 10 bons mètres autour de la guitoune. "C'est le diable" annonce Benji timidement qui écarte par la même l'hypothèse wombat ou wallabies (jugeant ces espèces trop gauches et craintives pour produire un tel carnage). Pour la petite histoire, le responsable s'est quand même enfilé quelques 500gr de fruits secs, 4 tranches de jambon, 2 soupes déshydratées, 2 sachets de riz précuit, du pain et plusieurs barres de céréales. De quoi frôler le coma hyperglycémique. 

En réalité, nous apprendrons un peu plus tard qu'il s'agirait plus probablement d'un black currawong (black jay pour les intimes et Strepera fuliginosa pour les scientifiques pointilleux), corbeau endémique omnivore et grégaire, connu pour son opportunisme alimentaire et son habilité à dépouiller le moindre met anthropique.

Bon, en pratique, il nous reste à ce moment là 300 gr de pâtes, quelques sauces, et un peu café. Assurément pas de quoi tenir un jour et demi de plus dans ce contexte de pêche usante et ingrate. On dégomme donc un revigorant plat de pâtes au pesto avec les couverts de fortune imposée par notre étourderie, avant de plier bagage.

 

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wallabies
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De retour au parking, deux confrères sont entrain de se changer. Un grand gaillard au teint halé, estampillé Simms de la tête aux pieds, et un homme d'âge respectable, plus petit et avenant (c'est ce que m'inspire un vieux bonhomme coiffé d'un chapeau en tweed et chaussé de crocs), avec lequel Benji engage la conversation.

Après les classiques banalités d'usage, l'échange s'approfondit et je sens mon ami désireux de poursuivre le dialogue malgré les 6°C, le vent glacial et la pluie ambiante. La conversation s'éternise et débouche sur le sujet du projet d'héliportage à Central Plateau. J'essaie de suivre tant bien que mal et surtout j'admire la fluidité et l'accent parfait de mon jeune acolyte (qui me font avoir honte d'en placer une).

Alors que notre interlocuteur nous informe de sa pleine implication dans les conférences anti-hélicoptère, Benji tente un "Are you Greg French ?" : affirmatif. Incroyable ! 

Greg French est l'écrivain pêcheur le plus connu d'Océanie, il a publié de nombreux opus de Nature Writing, fort de son expérience de 30 ans d'exploration du Plateau et de la Nouvelle Zélande notamment. Le John Gierach local en quelque sorte. Une personne qui a dédié sa vie à l'exploration de cette zone, un mythe de l'halieutisme australien qui parle là à deux frenchies avec une discrétion et une bonhomie imposant le respect. Une sorte d'incarnation de la classe en somme. Puis, très naturellement et professionnellement, Benji saisit l'occasion de prévoir une interview pour Truites & Cie, ce que notre interlocuteur acceptera promptement avec gentillesse. Un super moment.

A ce stade là, il nous reste, un jour et demi de pêche. Logiquement, nous terminons le séjour sur la Meander River, aux portes de Launceston :

La pêche sur la Meander river est totalement à l'image de celle entrevue durant la première semaine, à savoir une alternance sèche et sèche/nymphe. Le moindre plat est le théâtre de gobages discrets et quelques veines d'eau bien couplées sont là si la nymphe vous manque trop. 

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Pour notre dernière soirée, on se restaure dignement dans un classieux petit restau de Deloraine et je tente un steack de Wallaby, histoire de retrouver un peu de consommation en circuit court.

L'ultime matinée de pêche se déroule à un rythme lent et la pêche devient secondaire. L'imminence de mon départ tempère mes ardeurs stakhanovistes et je profite pleinement de ces derniers instants. Les adieux avec un vieux pote relevant de l'intimité profonde, je vous ferai grâce de tout sentimentalisme à deux balles et me contenterai de préciser que Benji clôturera le séjour de manière on ne peut plus distinguée, en nymphe à vue sur un poisson godillant en fin de plat :

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A l'heure du bilan, que penser de la pêche en Tasmanie ?

Evidemment, théoriser sur cette question après un temps de pêche si ridicule est sans doute boiteux. Toutefois, j'aime bien systématiquement me livrer à ce genre de réflexion quand je quitte l'hexagone (d'autant que Benji a déjà passé un bon paquet d'heures en wad' ici et peut sacrément étayer mes spéculations). Cette démarche évite de tomber dans la facilité, et de repousser le moment où je deviendrai un de ces vieux schnocks aigris adeptes de comparaisons de comptoir, ne jurant que par telle ou telle destination où là-bas-c'est-bien-géré-la-pêche. Le genre de types incapables de contextualiser leurs propos et qui (tiens donc !) sont passés maîtres dans l'art de promouvoir des destinations où la pêche est privée, élitiste et pipée par les poissons de bassine. Parenthèse fermée.

Instinctivement, la première idée que j'avancerai pour expliquer la qualité de la pêche serait la relative bonne santé des écosystèmes aquatiques, où les insectes semblent encore densément présents. Une clé du succès simple mais imparable. Le syndrome du pare brise (puisque c'est ainsi qu'on le nomme désormais) ne touche pas encore les rutilants 4x4 australiens. C'est la réflexion que nous nous sommes faite quotidiennement, alors que chaque trajet vespéral nous ramenant à notre camp couvrait littéralement le pare brise d'une quantité phénoménale d'insectes, à faire pâlir l'entomologiste français frustré. Pourtant, les australiens ne sont pas des tendres en matière de production agricole, et s'emploie à nous rejoindre dans la classe des exterminateurs patentés à grands coups de glyphosate et autres perles de la chimie (même les particuliers ne s'émeuvent pas vraiment de pulvériser cette infamie sur leur petits lopins verts). Les étals de fruits calibrés au quart de poil, luisant comme des guirlandes de Noël sous les néons des supermarchés ne dénotent pas vraiment d'une agriculture raisonnée. Et pourtant, "y'a des mouches".

Pourquoi donc ? le degré d'imprégnation des biotopes serait-il encore trop faible ? ou serait-ce notre prisme de pêcheur qui nous leurre ? voir des truites gober du matin au soir n'atteste pas nécessairement d'un bon état écologique, la faible pression de pêche joue sans doute un rôle considérable dans cette appétence des poissons en surface. C'est un fait. Toujours est-il, vous pourrez réellement pêcher en sèche dans ces rivières, et c'est là l'un de leurs plus gros atouts. Les truites sont de qualité, et suffisamment finaudes pour vous rendre heureux quand vous en capturez une, mais toutefois sans trop vous arracher les cheveux pour y parvenir. Ce sont des poissons autochtones (quoique non endémiques et donc abhorrés par l'écolo local), bien proportionnés, avec des pectorales et une corpulence adéquates.

Evidemment, si vous êtes un obnubilé du centimètre et que la taille des poissons est le juge de paix de chacun de vos voyages, la destination n'est clairement pas faite pour vous, pour la partie eaux vives en tout cas (des truites de plus de 70cm sont régulièrement capturées en sèche à Central plateau, mais il faudra marcher longtemps, accepter d'être à la merci de la météo et ne pas craindre les serpents).

Les rivières de Tasmanie sont constituées de populations salmonicoles assez denses et donc moyennes en taille (la magie n'opère pas ici non plus). Certes, la faible pression de pêche et la pratique du catch and release multiplie un peu ce que l'on appellerait chez nous les anomalies statistiques : la prise ponctuelle d'un poisson énorme au sein d'une population classique reste plus fréquente qu'en France.

Enfin, et ce n'est pas le moins important dans mon échelle personnelle, il serait dommage de ne pas mentionner la quiétude qui règne sur les berges des rivières de Tasmanie. Fouler des territoires intimistes, en marge des coins mythiques et éventés, industriellement pris d'assaut comme il en existe pléthore aux Etats-unis par exemple, confère une saveur toute particulière à vos pérégrinations... et pour l'associal manifeste que je demeure, ce n'est pas le côté le moins agréable !

 

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A propos de l'auteur

Simon est né dans le département du Gers et a découvert la pêche à l'âge de 10 ans. Bien qu'initialement éloigné des rivières pyrénéennes qui lui sont chères…