Le Grand Livre des Mouches à Truites de Léon Janssen

Pêche truite

J'étais dans la confidence avant que le livre soit enfin édité... mes relations épistolaires avec Léon, que je ne connaissais pas encore aussi bien à l'époque, me laissaient augurer du meilleur. C'est donc d'un pas alerte que je me rendis à la librairie du coin de ma rue pour commander l'ouvrage. Au passage, soyez rebelle, si vous pouvez faire travailler votre libraire de proximité plutôt que de commander le même livre sur une plateforme en ligne, il ne vous en coûtera pas plus cher. Ainsi donc, pour 39 petits euros, je me donnais à peu de frais des airs de résistant.

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Avant de parler du contenu, qui est excellent, parlons de l'homme. L'ami Léon Janssen est un jeune (j'insiste!) sexagénaire hollandais qui vit en Belgique. Son parcours en tant que pêcheur l'a amené à plus particulièrement explorer les rivières Franc-Comtoises ainsi que d'autres nombreuses rivières françaises. Mais aussi des cours d'eau allemands, ardennais ainsi que de prestigieux chalk-streams anglais.Grosse expérience donc.

Ce premier livre édité en France n'est pas son premier : "Wonderfliegen" 1&2 sont 2 ouvrages antérieurs disponibles aux Pays-Bas.

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pêche mouche
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Dès les premières lectures une chose frappe, bien avant les idées développées et le plan du livre... c'est le style! On sent le style du bonhomme, le gros caractère de Léon à travers la moindre phrase...un écorché vif... un poète désabusé !

Je subodore que ce livre, inconsciemment ou pas, ait été écrit par réaction... Léon vit très mal les dérives de notre sport qu'il attribue aux réseaux sociaux notamment. Le cap des années 2010/2020 semble difficile à passer pour cet admirateur de Skues au coeur de puriste.

Mobilisant toute son énergie, notre hollandais favori, se lance donc dans une forme de croisade afin de mettre une nouvelle fois l'église au milieu du village pour les anciens égarés...et une mise en perspective pour les nouveaux qui se cherchent.

Bon...le livre ?

Autant le dire d'emblée ce n'est pas un livre pour débuter, ici aucune trace d'initiation ! Bienvenue au coeur de la machine !

Tout est en sous-titre en couverture du livre: Entomologie/Mouches Efficaces/ Montage/ Technique et Tactique. Ces domaines là sont disséqués avec brio. De sympathiques récits de pêche, des anecdotes, viennent émailler le cours du livre, subtilement placés pour illustrer le propos.

L'intérêt de cet ouvrage, sa très grande singularité, c'est de proposer une démarche basée sur de fortes connaissances entomologiques, sans jamais tomber dans le piège de la complexité scientifique. Je pense que c'est la première fois que je constate un tel équilibre dans un livre de pêche : suffisament d'entomologie pour rester enrichissant sur le sujet sans jamais faire ce fameux pas de trop qui brouille les pistes. Jamais confusant, on apprend ce que nous devons savoir sur les insectes et leurs implications à la pêche, sur le terrain... pas de blabla, pas de microscope, juste l'essentiel.

Le plan du livre est simple, logique, chronologique. Les situations de pêche s'égrainent au rythme des éclosions importantes qui ponctuent nos saisons, ceci est aussi pragmatique qu'agréable.

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Pêche mouche
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La façon dont les mouches sont dressées surprendra sans doute les novices car fort peu "photogéniques", les matériaux utilisés pas du tout sophistiqués...les finitions à l'emporte-pièce ! Léon préfère que les humains admirent ses tableaux (et oui, Léon est aussi artiste peintre et vit de son art)... pour ce qui est de ses mouches, il préfère le jugement des truites!

Mais il est étonnant de voir avec quelle justesse il répercute les stimuli essentiels des duns et autres sedges au travers de ses modèles... Ceci est le fruit de plusieurs dizaines d'années de travail qui fait plus de Léon qu'un simple monteur de mouche : un concepteur qui ne tourne pas autour du sujet...droit au nerf des choses ! A l'instar d'un Romilly Fedden, il possède ce regard d'artiste, l'art de "comprendre" la lumière et les bons rapports de volume, un oeil qui perçoit ce qui est invisible aux autres "regards".

Je ne vais pas ici réécrire le livre et en dévoiler tous les trésors qu'il contient, mais je tenais quand même à saluer le travail conséquent que Léon a abattu au sujet des sedges, passage qui m'a particulièrement impressionné. Il nous détaille notamment une modèle de GREY FLAG d 'une efficacité extrême. Cette mouche a fait mon printemps la saison dernière et, tout comme son livre, n'est pas prête d'être oubliée.

Merci Léon.

Nota : Pour les curieux qui voudraient en savoir plus sur les oeuvres de Léon Janssen : http://leonjanssenart.com/

Ses oeuvres se trouvent dans des collections muséales, entre autre au Musée National de l'Art (Rijkmuseum) à Amsterdam.

En exclu, la pêche selon Léon :

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Leon Janssen
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L'auteur, Léon Janssen, en action
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C’était sur le Dessoubre. J'étais un habitué de l'hôtel Morice Maisons. Cinq cent mètres en aval de l'hôtel, sous une corniche dans un méandre profond de la rivière, une très grande truite a été repérée. Le plupart des habitués connaissaient l'existence de ce poisson. Certains ont prétendu qu'il avait déjà été piqué et bien sûr perdu. Un jour, Patrick Talbot, le propriétaire de Morice Maisons, se tenait sur la couverture du magazine Plaisirs de la Pêche, alors qu'il soulevait une énorme truite de l'eau. Une belle photo faite par Victor Borlandelli. L'article d'accompagnement concerne la capture de ce spécimen. Finalement, le poisson que tout le monde connaissait avait été capturé.

J'étais choqué. Avec la disparition de ce poisson, un peu de magie avait disparu de cet endroit. J'ai demandé à Patrick comment il avait attrapé le poisson. Il sourit : « Ne t’ inquiète pas, le poisson est toujours là, le poisson de l'image a été attrapé avec une cuillère sur le Doubs, aux Echelles de Mort » (pour les pêcheurs de Franche-Comté un lieu familier), Patrick était hors de l’eau, le Dessoubre en contre-champ, soulevant l’énorme truite dans cette mise en scène...et la photo placée en couverture du magazine. Vous comprendrez cela, cette fameuse année , le Dessoubre devint beaucoup plus fréquenté. En été,il valait mieux rester à l'écart.

C'était avant qu'Internet n'existe…

La pêche à la mouche est une industrie qui est conduite par l'empressement et l'ignorance des débutants. Nous voulons tous la même chose. Nous sommes un groupe cible.

Sur Facebook, la pêche à la mouche est une identité, un mode de vie. Vous pouvez devenir quelqu'un comme pêcheur à la mouche. Vous pouvez vous « profiler ». Vous pouvez faire caresser votre ego en l'exposant. C'est la puissance de Facebook. Les débutants admirent chaque photo de mouche placée sur Facebook, que cette mouche ait attrapé du poisson ou non…

Ensuite, il y a la culture de montage de mouches. De nouveau une nymphe de mouche de pierre incroyablement réaliste sur Facebook... Dois-je gâcher la fête de tous les « likes » et signaler que dans la pratique les imitations de mouches de pierre sont rarement prises par la truite? Un débutant le sait-il?

Bien sûr, il est vrai que ceux qui ont peu de temps pour pêcher, peuvent bien s'amuser avec le montage des mouches. C'est aussi un beau passe-temps avec lequel vous pouvez vous faire remarquer. Mais je vois beaucoup trop de ce genre de publications… Des mouches beaucoup trop piratées, des mouches en mousse naissent de la peur du novice qui craint que sa mouche ne flotte pas bien. Ignorant qui n'a jamais entendu parler de la tension de surface et ne sait pas avec quelle facilité un Oreille de Lièvre non lestée flotte sur une paire de fibres. Qui a besoin d’un pompon rose comme aide visuelle sinon il ne peut pas voir la mouche assez bien? Je suis fatigué d'aimer (« liker ») tous ces essais…

Devrais-je être celui qui doit dire que la couleur de la bille et du corps sont peu importants si vous pêchez à la bonne profondeur? Hank Patterson, dont j'ai récemment publié une vidéo hilarante sur Facebook, rigolait : la pêche à la nymphe lourde est tout simplement une pêche au ver !! Mois je dis : c’est une pêche, comme la pêche au toc. Mais pas une pêche a la mouche.

Le plupart des pêcheurs que je rencontre maintenant ne pêchent plus à vue. Nymphe lourde, indicateur de touche, mouche sèche comme indicateur...nymphe en dessous. La plupart n’apprennent jamais les techniques classiques. La pêche de compétition est la pêche de résultat, pêche à haute efficacité .

Les pêcheurs novices veulent la même chose : beaucoup de gros poissons, et hop sur Facebook, se « profiler » !

Ainsi, le stress et la pression de la performance dans notre société est de retour dans ce qui était autrefois un jeu relaxant ....

Leon Janssen 14 01 18

A propos de l'auteur

A 47 ans, Christian fait partie de ce que l'on pourrait appeler les "pêcheurs-naturalistes ". A une époque où le culte du nombre et de la taille des…