Aux Etats-Unis, des rivières jugées inaptes à accueillir les saumons !

Columbia

S’appuyant sur les contraintes d’usages (hydroélectricité, irrigation des terres agricoles) et les modèles prédictifs liés au changement climatique, l’Agence gouvernementale de Protection de l’Environnement (EPA) des Etats-Unis a récemment publié un rapport dans lequel elle juge « inaptes » les rivières Columbia et Lower Snake (principal affluent de la Columbia) à accueillir des populations de saumons.

Ces 2 rivières constituent parmi les plus grands bassins versants des Etats-Unis (la Columbia dispose du plus gros débit de tous les fleuves d’Amérique du Nord se jetant dans le Pacifique) et revêtent un enjeu considérable dans la migration génésique de plusieurs espèces de saumons (King, Coho, Nerka, Kéta) et de la forme migratrice de la truite arc-en-ciel, appelée plus communément « Steelhead ».

Ce rapport, qui est actuellement soumis à l’avis du public (c’est ici : https://www.epa.gov/columbiariver/tmdl-temperature-columbia-and-lower-snake-rivers), fait évidemment largement débat de l’autre côté de l’Atlantique et de nombreux scientifiques et associations s’insurgent de ses conclusions.

L'Oregon et l'État de Washington ont désigné la migration des salmonidés comme un usage officiel des rivières, ce qui signifie que les États doivent prendre des mesures pour garantir que celles-ci permettent le frai et la migration des saumons dans les meilleures conditions. Néanmoins, dans certaines circonstances, les États peuvent décider que certains "usages" des rivières, comme la migration des salmonidés, ne sont plus réalisables.

Il existe aux Etats-Unis des cas de jurisprudence en matière d’usages jugés « irréalisables » sur un milieu donné, mais ces cas sont tous liés à des faits exceptionnels, comme sur les sites « Superfund », où l'habitat a été si fortement pollué que les espèces protégées qui y vivaient autrefois ont complètement disparu. Mais ce n'est objectivement pas le cas des rivières Snake et Columbia, où chaque année, une moyenne de 2 millions de salmonidés remontent les rivières vers leur lieu de naissance !!!

Le rapport produit par l'EPA souligne notamment l’incapacité des Etats à garantir que, sur le moyen terme, les grandes rivières restent habitables pour ces espèces. Et il se focalise sur la problématique des températures de l’eau (Total Maximum Daily Load for temperature – TMDL) qui, en l’état de la gestion, vont rapidement devenir incompatibles avec les exigences biologiques des espèces de salmonidés visées. Ce réchauffement des températures est jugé, d’une part, lié au changement climatique mais aussi, d’autre part, à l'utilisation accrue par l'Homme des réservoirs de barrages sur la partie canadienne du fleuve Columbia supérieur. Mais le rapport insiste surtout sur les effets des 14 barrages fédéraux, de grand volume mais de faible profondeur, qui absorbent fortement les rayons du soleil et engendrent une hausse importante de la température de l’eau. Des modèles prédictifs jugent que de plus en plus fréquemment, les températures de l’eau enregistrées sur la Columbia et la Lower Snake atteindront des valeurs létales pour les grands salmonidés.

Et l’EPA de juger que les solutions pour « refroidir » ces eaux ne sont aujourd’hui pas envisageables et encore moins réalisables. "C'est absurde", a déclaré Brett Van denHeuvel, directeur de l’association Columbia Riverkeeper. « Ce rapport suggère que la solution pour résoudre ce conflit est de décider que nous n'allons plus protéger les saumons, que nos rivières ne seront tout simplement plus « utilisables » par les poissons ! ».

Le Clean Water Act exige que les gouvernements fédéraux mesurent les pollutions des eaux superficielles et déterminent la quantité maximale pour chaque polluant - Charge Journalière Maximale Totale - qui peut être autorisée tout en protégeant la biodiversité aquatique. Dans ce cas, le polluant ciblé est la thermie, et bien qu'il puisse être létal pour les salmonidés depuis que les Etats ont commencé à construire des barrages sur ces rivières il y a près d'un siècle, les agences fédérales n'ont jamais publié de rapport officiel évaluant la pollution thermique qu'elles créent, comme l'exige pourtant la loi ! Ce que ne manque pas de souligner le rapport de l'EPA qui évalue à 20 degrés, la TMDL à respecter pour espérer sauver les grands salmonidés.

A la suite de la publication du rapport de l’EPA, l’état de Washington a suggéré que cette préconisation des « 20 degrés » (68 degrés Fahrenheit) soit imposée aux exploitants des barrages. Pour ne pas dépasser la TMDL définie par l’EPA, ces exploitants devraient augmenter les débits minimums biologiques restitués à la rivière (notion bien connue dans la loi sur l’Eau française) et réduire le temps de transfert de l’eau au sein des réservoirs. Ceci étant, l'EPA a jugé que de telles actions sont probablement une « demi-mesure » par rapport à l’ampleur du problème. Le rapport indique à cet effet que les agences gouvernementales n'ont pas modélisé de scenarii qui permettraient de ne pas dépasser la TMDL sur la Columbia et la Lower Snake.

Mais ce que ne dit pas le rapport, ni l’Etat de Washington, et que souligne M. Van den Heuvel, c’est que des solutions plus efficaces existent, comme la suppression de certains barrages. Il cible notamment quatre barrages fédéraux sur la Lower Snake River. Cette action a également été demandée par un groupe de travail scientifique sur les orques qui a déterminé que le principal problème auquel sont confrontés les orques (en danger d’extinction) est le manque de saumons King dont se nourrissent historiquement ces animaux. Et une étude économique réalisée en 2019 par ECONorthwest [1] a révélé que les avantages économiques de la rupture des barrages dépassaient largement ceux de leur maintien en activité !

Cette hypothèse est d’ailleurs confortée dans un rapport publié dans le cadre d’un litige déposé en 2001 (OK, il y a donc bientôt 20 ans...) pour mise en danger des populations de saumons par les sociétés exploitant les grands barrages de la Columbia et de la Snake : « la rupture des quatre barrages sur la rivière Lower Snake apporterait les plus grands avantages aux saumons en voie de disparition ». On lit dans ce document : « le taux de retour des jeunes saumons et des truites arc-en-ciel migrant vers la mer depuis la rivière Lower Snake s'améliorerait de 170 % ». Mais jusqu’à ce jour, les autorités ont refusé d’adopter cette option, en argumentant la perte d'électricité propre qu'elle entraînerait.

Et voilà que l’Agence environnementale des Etats-Unis nous propose à la place... de tout simplement supprimer l’usage « migration des grands salmonidés » des fonctions attendues des rivières Columbia et Lower Snake ! C’est d’un cynisme déconcertant, poliment justifié en termes administro-juridiques par la nécessité d’abaisser les normes environnementales lorsqu'elles sont techniquement et économiquement trop difficiles à respecter. Jésus-Christ !!!

Heureusement, la situation n’en restera pas là, les positions du Département d’écologie de Washington et de l’Oregon sont encore attendues à cette heure. Jennifer Flynt, porte-parole pour l’Oregon a qualifié la rivière Columbia comme « habitat essentiel pour les espèces piscicoles menacées ». Elle a déclaré que « l'Oregon se réjouit de travailler avec nos partenaires pour lutter contre la réduction de la température dans le Columbia ». Les ONG sont également mobilisées.

Même si cette sombre histoire ne va pas au bout de ça démarche (la ficelle est un peu grosse), elle illustre parfaitement à mon sens le danger que peut représenter le changement climatique dans la gestion future de nos hydrosystèmes, celui-ci pouvant être brandi comme l’argument inductif que quoi qu’on fasse, cela ne changera rien. L’eau de la Columbia sera de toutes façons trop chaude pour le saumon dans 30 ans, donc autant arrêter les frais dès aujourd’hui et considérer que le saumon n’a plus sa place sur cette rivière !

Cet exemple cynique ne manquera pas de s’illustrer bientôt sur notre territoire où les effets du changement climatique sur l’hydrologie et la thermie de nos rivières sont palpables chaque année encore plus intensément. Et nos connaissances sont très lacunaires sur ces sujets donc les contre-arguments d’autant plus difficiles à monter et soutenir.

Je terminerai dans ce contexte par souligner également le caractère épineux, pour ne pas dire dangereux, des modèles écologiques prédictifs qui, s’ils permettent de nous guider dans les orientations de gestion, ne doivent pas servir d’alibi parfait en omettant bien souvent de tenir compte des capacités adaptatives des milieux et des espèces (je fais notamment ici écho aux règlements de compte hâtifs sur le bien-fondé de la gestion patrimoniale de la truite de rivière dans le contexte de changement global…suivez mon regard !).

[1] Rapport en ligne ici : https://www.columbiariverkeeper.org/sites/default/files/2019-11/2019%20LSRD_Economic_Tradeoffs_Report-ECONorthwest.pdf

 

A propos de l'auteur

Yann est originaire de Lyon et vit à Morzine aujourd'hui. Il pêche depuis l’âge de 6-7 ans après avoir attrapé le virus grâce à ses stages de pêche estivaux à l’…