« H20, l’eau, la vie et nous », cette molécule source de vie…et de conflits !

H2O

ARTE nous offre un joli cadeau de Noël avec une éblouissante odyssée de l’eau en 3 actes. Un voyage liquide qui nous transporte au confluent de l’histoire humaine et naturelle, de la géopolitique et des sciences.

H2O, cette molécule incroyable qu’on retrouve partout et surtout dans tout ce qui vit. Une molécule aux origines de tout, lien entre le vivant et le non-vivant. Une invitation à voir notre monde par le prisme de l’eau, pour aider peut-être à ouvrir les yeux sur l’évidence, nous interpeller et même nous bousculer pour ne plus considérer l’eau comme acquise. Nous, qui avons grandi avec elle dans une telle abondance, une telle accessibilité que nous ne la regardons pas pour ce qu’elle est, notre bien le plus précieux, notre or « bleu ».

La planète « bleue », seule planète du système solaire couverte d’eau. Mais ne nous y trompons pas. Moins de 1% de cette eau est de l’eau douce. Retirez l’eau salée de la surface du globe et vous ne verrez alors qu’apparaître ce dense mais terriblement fragile réseau hydrographique dans lequel coule ce liquide si précieux. Réseau qui, imagé selon le travail cartographique de Robert Sczucs, n’est pas sans faire écho à un certain réseau cardio-vasculaire qui nous est particulièrement familier… L’humanité toute entière est strictement dépendante de ce 1% d’eau douce, une dépendance qui s’est terriblement accrue au fil de notre histoire, jusqu’au point de la rendre dangereuse. Car ce que nous montre cette série documentaire, c’est bien qu’il s’agit d’une dépendance dont l’issue est incertaine !

«H2O, l’eau, la vie et nous » nous embarque d’abord dans une redéfinition absolument essentielle du cycle de l’eau, dans ses manifestations (pour le coup) indéfiniment variées et complexes, toujours étonnantes et éblouissantes (épisode 1, « Pulsations »). Elle nous fait ensuite dériver aux origines de notre humanité, aux premières civilisations, pour nous montrer comment l’eau, source de vie, a conditionné notre environnement et influencé nos sociétés (épisode 2, « Civilisations »). Le tryptique s’achève par une note quelque peu alarmiste, nous déposant face aux menaces qui pèsent sur nos sociétés, et notre capacité ou incapacité à réagir (épisode 3, « L’urgence » ; probablement le moins bon des 3…).

Un documentaire certes alarmiste (difficile de ne pas l’être), mais qui ne s’interdit pas non plus de nous faire découvrir ce qu’on est aussi capable de faire en positif. « La gestion de l’eau est une surtout une question de volonté politique », résume Giulio Boccaletti, spécialiste de l’eau (pour l’ONG The Nature Conservancy). Rien de révolutionnaire dans cette déclaration me direz-vous, mais le documentaire nous montre avec une grande clarté quels sont les leviers prioritaires. Si nous continuons sur notre trajectoire actuelle, dans dix ans, nos besoins en eau douce dépasseront de 40 % ce que la Terre est en mesure de nous fournir (nos fameux 1%). 93% des grands fleuves du Monde ne parviendront plus à l’océan du fait des retenues d’eau et dérivations. Des chiffres qui claquent comme une bonne gifle. En même temps, il faut savoir que 92% de la consommation d’eau à l’échelle internationale est consacrée à l’irrigation des terres agricoles. 1 seul petit pourcent de toute cette eau agricole sert effectivement aux plantes, les 99 restants ne sont qu’évaporation et évapotranspiration. Autant dire qu’on a des marges de progression !

En route pour l’Odyssée bleue donc…

EPISODE 1 = https://www.arte.tv/fr/videos/095157-001-A/h2o-l-eau-la-vie-et-nous-1-3/

Dans ce premier épisode absolument passionnant, l’Odyssée remonte aux origines de l’apparition de l’eau sur Terre, il y a environ 4,5 milliards d’années. On suit un géologue en Islande, à la recherche des fossiles des formes de vie les plus anciennes connues, là où il n’y avait alors qu’océans.

Des océans aux déserts, la vie s’est adaptée et l’épisode nous montre comment les plantes ont su développer des capacités fascinantes d’adaptation aux milieux extrêmes, à l’absence d’eau. L’occasion de découvrir de superbes « timelapse » de floraisons spontanées en plein désert, illustrant avec beauté la puissance transformatrice de l’eau. Du champ de cailloux à une marée de fleurs, tout cela grâce à quelques gouttes. On pourrait s’inspirer de ces plantes pour mieux nourrir la planète. Des chercheurs étudient ces mécanismes pour, peut-être, un jour les imiter ailleurs.

On bascule ensuit vers un extrême inverse, les forêts amazoniennes, là où, en permanence, le vert chlorophylle abonde et l’eau circule partout. Elle circule tant, notamment par évapotranspiration des milliards d’arbres composant ces forêts (on parle de 20 milliards de m3 d’eau par jour !), qu’elle forme de véritables rivières volantes au-dessus de la Canopée. Antonio Donato Nobre, botaniste brésilien, nous explique avec grande clarté la formation, partout sur la planète, de ces fleuves aériens et leur importance en matière de contrôle du climat. Cette Amazonie, extraordinaire creuset de biodiversité où des poissons se nourrissent dans les arbres (sic), mais où, évidemment, la menace de la déforestation pour l’agro-industrie est énorme.

On apprend plus loin que cette hydrographie du ciel est également à l’origine de certaines migrations tout à fait étonnantes, comme celle de la libellule globe-trotter (Pantala flavescens). C’est la plus grande migration connue chez les insectes, une migration transocéanique entre l’Inde et l’Afrique, qui se déroule sur 4 générations et plus de 16 000 km ! Une migration massive, qui permet, en Afrique, de lutter biologiquement contre le paludisme (les larves de libellules sont friandes de larves de moustiques). Mais les traitements phytosanitaires dans les champs de coton indiens menacent cette libellule. Effet domino, les risques de nouvelles crises de paludisme en Afrique occidentale pourraient alors très fortement augmenter…

Le périple se termine aux Etats-Unis, où les grandes sécheresses font rage à l’Ouest. 9 années sans pluie dans certaines parties du sud du Texas. Plus de 3 années en Californie. Les conséquences sont multiples et déjà largement palpables : des régions complètement désertifiées, une mortalité très importante des forêts (40% des arbres sur certains secteurs) et bien entendu, des feux gigantesques qui se multiplient. On suit durant l’épisode le Professeur Greg Asner qui a développé une nouvelle discipline, l’hydroécologie vue du ciel. Grâce à des radars embarqués, il scanne les forêts et est capable d’identifier les arbres desséchés mais aussi ceux qui risquent de l’être prochainement. On l’appelle le « chercheur de sécheresse » et sa discipline est devenue extrêmement importante pour beaucoup de pays pour diagnostiquer l’état des forêts et prévenir les risques à suivre… Grâce à son travail, il a également pu montrer que partout, quelles que soit les situations, il y avait toujours des poches de vie résiduelles, des morceaux de forêts résilientes. L’étude, la compréhension et bien entendu la protection de ces zones sylvicoles refuges sont une piste de gestion particulièrement intéressante dans le contexte du réchauffement climatique. 

La science, bien utilisée, et surtout bien appliquée, n’est-ce pas là notre salut ?

EPISODE 2 – CIVILISATIONS = https://www.arte.tv/fr/videos/095157-002-A/h2o-l-eau-la-vie-et-nous-2-3/

Après avoir magnifié les multiples expressions de la molécule H20 sur notre belle planète bleue, ce deuxième épisode nous est consacré. Quel(s) rôle(s) a pu jouer l’eau au cours de notre histoire, la plus ancienne jusqu’à la plus contemporaine, et surtout, quel avenir pour l’eau et donc pour nos sociétés ?

L’épisode commence par une sérieuse et très jolie hypothèse scientifique selon laquelle notre bipédie, mode de locomotion unique en son genre, serait liée au fait que nous descendrions d’un primate aquatique. Les images de singes bonobos progressant dans l’eau, sur leurs 2 pattes arrières, semblent nous imposer cette hypothèse, née sur les bords du fleuve Congo. Ainsi, potentiellement, nous marcherions debout grâce à l’eau ! Cela n’est pas forcément évidemment quand on voit encore aujourd’hui certains de nos confrères évoluer en waders dans quelques courants un peu agités !

Après cette parenthèse « locomotion », l’Odyssée H20 fait une virée en Egypte, sur les bords du Nil.

Là-bas, Giullio Boccaletti, économiste de l’eau, nous raconte comment les crues du Nil sont à l’origine de la naissance de la première grande civilisation de notre histoire. Il nous présente le « nilomètre », la première échelle limnimétrique, vieille de 2 500 ans ! Ce nilomètre était utilisé par des prêtres pour mesurer le niveau des crues du Nil. Grâce à des données acquises sur le long terme, ces prêtres sont parvenus à établir de véritables modèles prédictifs associant intensités des crues et richesses des prochaines récoltes ; les crues du Nil, par débordements, permettant de venir enrichir les sols cultivés. Grâce à ces modèles, les pharaons ont pu anticiper les crises alimentaires et devenir largement excédentaires en production de nourriture. Cette civilisation aura vécu 3 000 ans et se serait, en partie, éteinte à la suite de 2 grands épisodes de sécheresses ayant provoqué famines et contestations populaires.

D’une grande civilisation à une autre, la Chine, et sa maîtrise ancestrale de l’eau, l’hydraulique comme déterminant d’une politique nationale. Le plus grand symbole de cette obsession de la Chine pour la maîtrise de l’eau est sans nul doute la construction du barrage des 3 gorges.

Un ouvrage monumental, ayant nécessité le déplacement de 1.2 millions de personnes ! La quantité d’eau stockée dans la retenue du barrage représente une colonne cubique de 300 mètres de côté par 480 km de hauteur. Le poids de l’eau stockée a multiplié par 30 le nombre de séismes. L’absence de crues naturelles a appauvri les sols situés en aval sur des dizaines de milliers de m². En contre-partie, le barrage produit toute l’électricité nécessaire pour la (seule) ville de Pékin. Je vous laisse juge de cette balance…

Retenir l’eau est devenu une obsession chez l’homme. Le désir probablement de mieux contrôler le cycle de l’eau. Mais un désir pervers, avec des conséquences nombreuses, profondes et parfois irréversibles. On dénombre 87 000 grands barrages (supérieurs à 15m de hauteur) en Chine, 84 000 aux Etats-Unis, … On parlera prochainement sur Truites & Cie des barrages européens. Conséquences, aujourd’hui, les 2/3 des fleuves du monde ne rejoignent plus la mer. L’eau retenue dans tous ces barrages dans l’hémisphère Nord est devenue tellement importante que son poids à modifié l’axe de la terre et sa vitesse de rotation. ‘tain, on est quand même costauds non ?!!

Cet épisode se termine sur une notion encore plus folle, l’avènement de l’eau virtuelle. L’eau virtuelle, c’est celle qui ne se voit pas, ne se quantifie pas mais se cache dans chaque produit que nous consommons, dans chaque vêtement que nous achetons. L’eau virtuelle est une création du capitalisme et de la mondialisation, ou l’art de fait circuler des produits tout autour de la Planète… et donc de modifier complètement l’équilibre de l’eau. Un seul exemple, plus de 60% de l’eau consommée par l’Arabie-Saoudite est consommée… en dehors de ses frontières. Elle investit en Californie pour développer des fermes gigantesques, 100% irriguées par des aquifères profonds, et importer in fine leur production en Arabie-Saoudite…

Les conséquences de cette eau virtuelle sont très importantes car elles exacerbent des problématiques de ressources locales à des pas de temps très courts. Le documentaire s’attarde sur l’assèchement de la mer d’Arral provoqué en moins de 30 ans par la culture et l’exportation du coton. En Californie, les réserves des aquifères profonds permettent des projections sur 10, 15 années tout au plus.

Bon, là, à la fin de l’épisode, on est d’accord qu’il n’est pas évident de rester optimiste. Mais l’information c’est aussi ça, montrer ce qui ne fait pas forcément plaisir…

EPISODE 3 – URGENCES https://www.arte.tv/fr/videos/095157-003-A/h2o-l-eau-la-vie-et-nous-3-3/

Tout est dans le titre non ?!!! Ce dernier épisode est celui qui m’a le moins enthousiasmé, car pas mal de redites et finalement assez peu d’ouvertures aux menaces et catastrophes présentées. Mais ne le zappez pas, voyez plutôt :

Le panorama international ici dressé est effectivement assez flippant. Cela commence à Gaza ; où 97 % de tous les puits sont trop salés et la nappe phréatique ultra-polluée. En Afrique du Sud, les agriculteurs s’organisent entre eux pour importer de l'eau potable, sans doute un pansement sur une jambe de bois car tous ont le sentiment que leur région devient invivable. A Salton Sea, aux USA, l’ancienne cité balnéaire n’est aujourd’hui plus qu’un désert. Les agriculteurs ont dérivé toute l’eau douce qui alimentait ce lac salé endoréique et l’eau restituée gravitairement après les cultures est tellement polluée que le site est infréquentable (y compris par les poissons…).

A l’inverse, d’autres régions du monde voient leurs précipitations augmenter. Bien entendu, ne pas s’attendre à la petite pluie fine tranquille qui arrose bien les carottes. Il est ici plutôt question d’augmentation des tornades ou des orages supercellulaires, qui provoquent des inondations sans précédent. A découvrir, le travail du photographe Gideon Mendel et son projet « submerged portraits ». Magnifique, édifiant.

Et l’Odyssée prend fin sur la notion d’effet Domino provoqué par les crises de l’eau. En 2006, la pire sécheresse de l’histoire de la Syrie a provoqué des révoltes qui ont soulevé le pays, entraîné la guerre qu’on connait mais aussi les déplacements massifs de populations jusqu’à nos frontières. Les auteurs vont jusqu’à faire le lien entre ces sécheresses et l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis ou le vote du Brexit en Angleterre ! Mais je ne dis pas tout…

Ce qui est certain, c’est que les nouveaux enjeux liés à l’eau (sécheresse, pollution, surexploitation...) ont déjà commencé à façonner un nouvel ordre mondial, entre conflits liés aux pénuries et crises sanitaires sans précédent.

CONCLUSION

Vous l’aurez compris, « H20, l’eau, la vie et nous » ne fait pas dans la demi-mesure. En même temps, comme le clame haut et fort Giulio Boccaletti partout autour du globe, « la pénurie d’eau est la première menace qui nous guette ! ».

Voir cette série documentaire, c’est comprendre (apprendre) le cycle de l’eau et sa circulation, se rappeler (au besoin) que c’est cette double composante qui permet à la vie de se perpétuer. Mais ce cycle se modifie, à cause de nous. Et pas besoin d’être chercheur pour comprendre ce qui est en jeu. Si les sociétés humaines sont vulnérables face à ces changements, la résilience de la nature, elle, est fascinante, l’épisode 1 le montre avec brio. Encore faut-il lui laisser la possibilité de s’exprimer !

L’espoir que cessent les spirales de la surexploitation et de la pollution, amplifiées par le réchauffement climatique, s’amenuise toutefois de jour en jour. De l’Islande, au fleuve Congo à l’Amazonie, en passant par l’Arizona, le Nouveau-Mexique ou la bande de Gaza, ce triptyque nous offre des images éblouissantes qui rendent palpable la diversité des formes de cette molécule vitale et de ses bienfaits innombrables.

Vous ne prendrez plus votre douche de la même façon ? Quoi qu’il en soit, l’eau ne peut plus être considérée comme un bien acquis et définitif, qu’on habite à Phoenix ou à Saintes (gros consommateurs d’eau en Charente-Maritime !). Espérons que ce message soit entendu à la fin du visionnage, mais bien au-delà, mobilisons-nous et appelons à le faire circuler, à gros débit 

Réalisation Nicolas Brown, Alex Tate, Narration Kelly McEvers

Disponible jusqu’au 26 janvier 2021 sur ARTE TV Rubrique Science -> Environnement et nature

Et pour finir, voyez plutôt : https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-12-06/water-futures-to-start-trading-amid-growing-fears-of-scarcity 

L'eau désormais cotée en bourse à Wall Street... nous y sommes !

A propos de l'auteur

Yann est originaire de Lyon et vit à Morzine aujourd'hui. Il pêche depuis l’âge de 6-7 ans après avoir attrapé le virus grâce à ses stages de pêche estivaux à l’…