Sacerdoce d'une femme de pêcheur

Cyril Bailly

Ce n'est pas toujours simple de vivre avec un pêcheur à la mouche, c'est vrai, nous vivons cette passion dévorante sans toujours se soucier de l'autre. Nous nous préoccupons plutôt de savoir si la météo sera bonne. Mais nous n'oublions pas de lui demander : « Tu as vue chérie cette nouvelle canne qui vient de sortir ? » et encore : « Tu ne sais pas où j'ai rangé ma nouvelle casquette Simms ? Tu sais bien, la kaki avec le logo orange... ». Franchement, elles doivent être bien faites nos épouses pour nous supporter. Combien d'anniversaires et de fêtes de famille loupés pour simplement assouvir notre passion ?…. Ben oui, quelle idée d'avoir son anniversaire en mai, juin, juillet, août, septembre ! « Ce n'est pas de ma faute chérie, j'ai pêche aujourd'hui ! » Alors je voulais en savoir un peu plus et j'ai demandé à ma petite femme (qui a son anniversaire en mai, d'ailleurs!) de me raconter tout ça à travers ce petit article. Pour ceux qui me connaissent, cette fois-ci, promis, je ne parlerai pas de montage de mouche, je lui laisse la place !

Texte

Au début d'une rencontre, l'Amour donne des ailes, ou des palmes, tout adage est adaptable à la population concernée... Je n'ai jamais été une grande aventurière, mais la passion aidant (la passion amoureuse évidemment, ne pas confondre avec la passion halieutique), je me suis laissé embarquer dans LA grande (més?)aventure.

J'ai accompagné mon futur époux à la recherche de ces fameuses truites dont il me chantait les louanges depuis quelques mois. Le parcours fut périlleux, entre les dénivelés, les abîmes, les branches et les rochers. Euh, amis pêcheurs, ne pourrait-on pas faire voter des sentiers macadamisés et des escaliers pour les accompagnateurs ?.... J'accédai très péniblement à un rocher suintant, froid, glissant et vraiment inconfortable. Pour me récompenser, je fus sur le champ promue « photographe ».

Je ne pouvais nier que le geste était étonnant, que son auteur était séduisant. L’incarnation de la délicatesse et de la virilité : en un véritable ballet aérien, il projetait son arme de lancer, il n’avait même pas froid aux pieds. Oh, mon beeeeaaaaau Brad Pitt ! Un beau paysage et au milieu coulait une rivière. Mais bon, au bout de deux heures, je me lassai et me mis à photographier des fleurs. D'ailleurs le modèle ne s'aperçut même pas de ma démission, c'est dire l'importance que j'avais par rapport à ses amies flasques qui, je n'en avais pas conscience encore, allaient devenir mes rivales.

Pour ma deuxième sortie dans les rivières, je décidai de laisser le pêcheur se photographier lui-même et de prendre un roman afin que nous partagions bucoliquement et synchroniquement nos deux passions. Nouvelle désillusion.... à peine assise au milieu des fleurs, une petite brise me caressant tendrement la joue, quinze lignes dévorées avec passion, qu'il fallait ranger et se déplacer de cent mètres (affreux ces cent mètres ! Toujours pas de sentiers macadamisés ni d'escaliers ! ...) et ce, toutes les dix minutes. En mon for intérieur, je rongeai mon mors intérieur. Je me jurai solennellement qu'il ne m'y reprendrait plus.

Mais l'amour fut plus fort par deux fois . Et la désillusion fut deux fois plus grande. Je concédai ma troisième sortie : allégée d'appareil photo (trop lassant) et de roman (même pas le temps de s'en lasser). Je partis donc sans rien, je revins mutilée de dizaines de piqûres de moustiques. Mais ce fléau ne fut pas la plaie la plus funeste. Ma quatrième et ultime sortie fut bien pire : pendant qu'il s’acoquinait avec les poissons, moi j'eus droit à l’approche vicieuse d’un rat immonde. Ce cauchemar ayant pris vie, la raison fut suffisante. Ma passion halieutique était morte née.

Le jour de notre hyménée, nous avons donc signé tacitement un contrat de mariage. Depuis ce jour, il alla tout seul faire des ronds dans l’eau en faisant du No Kill, je restai dans ma petite maison bleue en compagnie des serial killers.

Commença tout de même, et sans que je ne m'en rende tout de suite compte, ma véritable vie d'épouse de pêcheur. Eloignée des rivières, je ne pensais pas qu'elles viendraient ainsi jusqu'à moi...

Mes casiers des armoires à tupperwares, chiffons, paquets cadeaux, vestes hors saisons furent peu à peu et subrepticement réquisitionnés. Les premiers furent offerts avec amour, les suivants un peu moins, les derniers furent arrachés de force : « C'est qui qui pêche debout ??! ». En contrepartie, je subtilisai quelques jolies boites à mouches pour mes aiguilles, mes punaises et mes bouchons d'oreille. Avec un certain recul aujourd'hui, j'émets encore quelques soupçons quant à l'équité de cette transaction …...

Et puis nos week-end furent un à un réquisitionnés, tout aussi subtilement... Et là je passe au présent, car la situation se prolonge indéniablement et irrémédiablement…. Les jours fastes, il revient avec une centaine de photos de truites. Je reste dubitative quant à leur air hébété, toujours le même, qu'elles soient sur le ventre, le flanc droit ou le flanc gauche, dans une épuisette, sur de l'herbe, dans l'eau ou dans une main,... Si j'ai de la chance, un ami était avec mon époux et j'ai droit à quelque photo de mon amoureux, la moitié du visage cachée par cet espèce de mollusque et la moitié du corps cachée par un caoutchouc informe... caoutchouc, qui - soit dit en passant - pendouille macabrement dans ma cave, tel un gibet de potence, me procurant un arrêt cardiaque chaque fois que je descends et oublie de mettre la lumière.

L'expédition se prépare, et c'est tout un art. Il faut remplir le sac, les boites, les poches du gilet, les sacoches,... Il faut choisir la plus belle casquette, les plus belles lunettes. Euh.... il va vraiment à la pêche, là ?.... Refusant de m'adonner aux affres méprisables de la jalousie, je reste persuadée qu'il ne se fait beau que pour Mesdemoiselles les truites. Amoureuse donc, je lui apporte même mon aide précieuse : il s'agit de tenir adroitement un stylo en l'air, une bobine de fil juchée dessus tourne frénétiquement dès qu'il manipule savamment son moulinet. Heureuse d'avoir participé à son épanouissement personnel, je le laisse donc partir, confiante.

Après son escapade virile, le pêcheur s'affale dans le canapé et ronfle, heureux et assouvi. Mais que dire des sorties (et surtout des rentrées) où le héros revient bredouille ? Il s'affale dans le canapé et ronfle, rageur et frustré. Et on dit que la pêche est un sport de détente !

Mais le pêcheur ne fait pas que pêcher. Eh non ! Il monte des mouches ! Oh oui ! Il passe des heures à tricoter, seul, dans sa petite mercerie de grand-mère où se côtoient bobines, fils, aiguilles et vernis à ongles ! Les plumes volent, les poils virevoltent, les nez grattent, un pur délice ! Une activité zen qui l'aide à la concentration et à la détente quotidiennes : « P..... de fil de m.... , il a encore cassé ! B..... de m.... , aujourd’hui ça veut vraiment pas !... » Si, si, je vous le redis, la pêche est un sport de détente ! Et je ne parle pas des cadavres d'écureuils, de palmipèdes et de lapinous de tout acabit qui jonchent le bas des armoires et la table de la cuisine ! Certes, la pêche est une pratique proche de la Nature, mais quand même, il devrait y avoir des limites...

Le pêcheur, qui vit d'amour des truites et d'eau fraîche des rivières est néanmoins un grand commercial dans l'âme. Il n'y a pas plus vif sur le net qu'un pêcheur à l'affût, rien ne lui échappe ! La dernière casquette (« La 207ème seulement, ma chérie ! »), la dernière canne (« La 43ème seulement, ma chérie ! »), le dernier gilet (« Le 59ème seulement, ma chérie ! »), le dernier moulinet (« La 74ème seulement, ma chérie ! »).... Mais mon pêcheur à moi n'est pas seulement acheteur compulsif, il est aussi vendeur....

Lorsqu'il a envisagé de créer sa boutique, je mis une ferveur réelle à l'aider. Je lui soufflai tendrement le doux nom de « Buy By Bailly », nom qui me paraissait si poétique, si suggestif, si.... Bref, pour résumer, Google ne recense aucun site pourvu de cette appellation... Constat Ô combien triste mais sans appel. Il fut décidé que je ne serai pas la Muse de cette boutique. Grand Seigneur, il voulut m'exploiter pour empaqueter, trier et faire d'autres tâches diverses et trépidantes. N'ayant pas voulu de mon inspiration, il n'aurait pas mon savoir faire : « Bye Bye Bailly ! ».

Pour résumer la situation globale, l'activité mercantile laissée de côté, ou plutôt m'ayant laissée de côté, mon pêcheur à moi ne me ramène même pas de bonnes truites pour les repas dominicaux, il me salit mes tapis avec ses poils et ses plumes, il me pollue mes placards avec ses macchabées et ses flopées de moulinets, mais, honnêtement, épouses de pêcheurs, ne soyons pas trop dures : il y a pire que d'avoir un Brad Pitt à la maison, non? 

 

Annick Bailly

A propos de l'auteur

Cyril a 44 ans, originaire des Vosges et issu d'une famille de pêcheurs à la mouche, c'était facile de tomber dans la marmite. Il a commencé à monter ses…