J'avais un rêve...

pêche brochet

Ce récit date de mai 2015, mais il hante encore mon esprit et fait désormais partie de mes plus beaux souvenirs de pêche. Je vous le livre à nouveau ici dans son jus de l’époque, tel qu’il avait été publié sur le blog Hardy. Bonne Lecture !

Texte

« Suite à deux sorties aux leurres en bonne compagnie, j'ai hâte de sortir la soie et d'aller imbiber mes steamers. J'ai attendu d'être seul puisque c'est de la sorte que j'arrive le mieux à pêcher. En ce premier mai, personne ne se serait de toute façon battu pour m'accompagner puisque la météo est exécrable. Les prévisions annonçaient 60 km/h de vent de sud en rafale et 60 mm de pluie. Elles étaient en dessous de la réalité puisque c'est plus de 100 mm d'eau que j'ai reçu en 8h de pêche. Certains cours d'eau distant de quelques kilomètres de moi seulement subissaient pendant ce temps une crue cinquantenale.

Un temps idéal pour aller à la pêche en somme.

Dans ma petite vie bien chargée, partagée entre famille, travail et pêche, repousser une sortie c'est l'annuler donc rien ne me fera renoncer, ni même changer de plan. Cela fait deux saisons maintenant - la troisième commence - que je me suis lancé dans la recherche des grands brochets en lacs alpins au streamer. J'ai fait mes armes sur Annecy, ai essayé le lac du Bourget mais aujourd'hui je me lance sur le Léman. C'est l'évolution inéluctable de ma démarche, je le sais depuis le début, mais je n'ai rien fait pour brûler les étapes.  J'ai attendu d'être prêt, d'avoir validé différentes approches et un matériel adéquat, pour arriver confiant sur la grande flaque. Le premier résultat obtenu sur un nouveau plan d'eau est déterminant, je le sais bien. Une mauvaise expérience pour commencer émousse rapidement et parfois définitivement toute motivation mais la météo ne me fait pas peur bien au contraire. Le vent et la pluie brouillent les signaux, camouflent les approches et parfois rendent les poissons agressifs. Des avantages qui compensent tout juste les difficultés engendrées par un fort vent mais je suis confiant.

Je mets à l'eau en milieu de matinée, la pluie tombe drue, comme prévu, et je suis déjà humide d'avoir enfilé ma combinaison de pluie hors de la voiture.

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J'ai beau connaitre le coin comme ma poche, tout parait plus vaste avec une canne à mouche à la main. Je suis conscient que je ne parcourrai pas autant de terrain qu'aux leurres alors je minute soigneusement ma prospection : 4 postes/2 heures. Un compromis entre persévérance et mobilité.

Le premier poste est une large pente douce herbeuse. Je cible une gamme de profondeur située entre 5 et 7m mais cela fait encore des centaines d’hectare potentiel. Plutôt que me battre contre le vent je l'utilise pour faire de grandes dérives sur le plateau, en gérant seulement l'angle du bateau au moteur électrique. Je retiens la soie la plus plongeante que j'ai à ma disposition : une S8, lestée sur toute sa longueur. Cette soie est très difficile à propulser mais elle tient bien le vent, sa running line lovée sur le ponton du bateau ne s'envole pas, et enfin elle "tient le fond". Je shoote 3/4 amont, laisse descendre quelques secondes jusqu’à ce que la soie soit perpendiculaire au bateau puis je strippe sur la dérive aval en arc-de-cercle. Une pêche rapide pour écumer les plateaux mais qui nécessite un certain niveau d'activité des poissons. Les deux heures passent je ne prends pas une touche ainsi. Mal habillé sous ma combinaison, l'humidité me pénètre et j'ai les mains gonflées. Patience...

Je change de poste pour le suivant qui présente une pente plus raide, m'ancre au moteur électrique sur des parties hautes et shoote vers le large, dos au vent, ou au mieux perpendiculairement à celui-ci. Je peigne plus précisément mais aussi plus lentement. Je multiplie les ancrages en longeant la cassure, à chaque fois un ou deux shoots maximum. Toujours rien.

"J'ai faim, il pleut, j'ai froid".

D'habitude pêcher m'empêche de penser à la faim mais là ça ne marche pas. Je cherche vaguement un abris pour garder mon sandwich au sec le temps de l'ingurgiter mais impossible d'accoster proprement à cause des vagues donc je mange debout, sous la pluie, un sandwich mouillé.  Je cogite mais il n'y a rien à faire d'autre que de suivre le plan. Les meilleures heures sont devant moi.

Je termine le secteur 2 sans succès et migre vers 15h sur le secteur 3. C'est une pente moyenne avec quelques reliefs qui peuvent retenir les poissons. Ici il n'est pas question de pêcher en dérive mais de pêcher précisément dans des profondeurs de 5 à 8 m.

"Nous verrons si c'est mieux"

Le vent complique nettement la tâche. Sur chaque ancrage je n'ai que deux à trois angles de lancés possible si je ne veux pas me planter un steamer dans le crâne lors d'une bourrasque. Avec un triple 1/0 ça ne pardonnerais pas. Un ancrage, deux ancrages ...

"Touuuuuuche !!!"

Le poisson tient le fond, prend un peu de fil mais son sort est vite réglé. Le combat sur une canne à mouche est incomparable.

Je suis presque surpris de le mesurer à 75 cm, je le voyais plus petit, comme souvent sur le Léman. Je me détends... enlève la capuche pour la première fois de la journée et tente de me décrisper.

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L'ancrage suivant m'apporte un second poisson. Enfin ! J'ai l'impression que ça pourrait démarrer. Deux poissons de suite c'est le début d'une série ? non ?

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Mais ce sera un feu de paille, rapidement éteint par les seaux d'eau qui me tombent sur la tête.

Je laisse avec regret ce troisième poste que je n'ai évidement pas peigné en totalité mais il me faut rester mobile pour optimiser mes chances.

La pêche en dérive n'ayant rien donné jusque là, je pars sur une pêche de plateau en me déplacement très lentement, en remontant le vent, à la limite de l’immobilité. Je n'effectue qu'un seul angle de lancé, toujours le même, mais je calibre mes déplacements pour que chaque trajectoire soit unique. Je change de soie aussi, pour une S7 pointe plongeante dont le running line est de densité intermédiaire. Ça plonge moins - mais ce n'est pas grave car je vais doucement - mais surtout ça shoot beaucoup plus loin. J'espère ainsi gagner un peu de distance de pêche.

Au troisième lancé, je sens une petite déflagration dans la canne mais le poisson "ripe" au ferrage. Je l'ai vu se retourner sous l'eau, c'est un poisson plus joli que les précédents qui mesure probablement entre 80 à 90 cm. J’enrage ! Une touche ratée qui me rend vigilant lors des lancés suivant et désormais je suis attentivement des yeux mon streamer dès qu'il réapparaît depuis les profondeurs.

Deux lancés, trois lancés, la prospection continue sur quelques dizaines de mètres. Sous l'effet du vent, le bateau prend de l'angle sur ma dérive couvant ainsi parfois mon streamer en fin de tirée. Lors de l'une d'elle, alors que le streamer réapparaît le long de la coque j’aperçois derrière lui une énorme masse qui résorbe son retard sur mon leurre.

"Mon cœur s’arrête..."

Par réflexe j'arrête ma tirée qui est déjà presque finie.

"ça ne marchera pas, je vais prendre un refus"

Le retard du poisson est réduit à néant puis mon steamer disparaît dans un énorme four. Il me parait impossible de ferrer efficacement un poisson avec une canne à mouche à cette distance. Faute de pouvoir ferrer à la soie, j’envoie un ferrage à la canne, avec trois mètres de ligne..

Le temps s'est arrêté, je suis dans cet instant précis, bien connu des pêcheurs à vue, où la décision de ferrer est partie mais le résultat n'est pas encore là. Tout est encore possible, et je suis déjà conscient que l’échec - probable - sera insupportable. Je souffre par anticipation.

L'élan de ma canne est brutalement arrêté par l'inertie du poisson qui n'a pas bougé. Apparemment mon hameçon a trouvé une irrégularité dans la gueule du géant pour s’agripper mais je ne crois pas qu'il ait pu se planter convenablement alors je maintiens une pression très forte, pour que cela ne ripe pas. Doucement le poisson réagit, il secoue la tête puis s'énerve. Il est en surface et se tortille sur lui même sans trouver d'appuis sur l'eau pour amorcer un rush, il "pattasse". Après quelques secondes je me dis que contre toute attente c'est peut-être le bon moment pour l'épuiser par surprise mais l'approche de l'épuisette lui redonne un sursaut d'habileté, et il plonge, sonde et vide la soie que j'avais en boule dans les pieds.

Je me détends ... un peu. Il est la bien là, au bout de la ligne, à une distance raisonnable du bateau. Le succès me semble désormais moins improbable. Un rush, deux rush, au troisième il résorbe la totalité de la soie sortie et je suis enfin en direct sur le moulinet, je vais pouvoir être assisté du frein de mon moulinet sur la fin du combat.

Rapidement je constate que je n'arrive pas à reprendre la soie perdue alors je résorbe l'écart qui nous sépare au moteur électrique jusqu’à me trouver à son aplomb. Je suis désormais juste au dessus de lui mais je ne le vois pas. Je le suis en lui mettant la plus forte pression possible qu'autorise mon 40/100 de pointe. Au vu de la puissance que révèle ma Sintrix au combat, je me dis que j'aurais pu monter encore en diamètre car la réserve du blank est loin d'être saturée.

Sur une ultime pression le grand brochet m'apparaît enfin en surface, sur toute sa longueur. C'est un tout gros, mon pouls s'accélère encore. Après un dernier rush, mais pas le moindre, je glisse enfin le poisson dans l'épuisette.

"Rhhhhhhhaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa"

Un grand cri de soulagement raisonne sur le Léman. Je laisse le poisson dans l'eau sans m'occuper de lui et m'allonge sur le dos dans le bateau, pour plusieurs minutes. L'adrénaline m'a épuisée...

Me redressant enfin je prends une photo de la gueule du géant, fermée sur mon streamer. Je n'ai pas rêvé. Je l'évalue à plus de 120 cm et appelle Kévin qui est sur l'eau aujourd'hui, avec Jérôme.

Examen fait, l'hameçon triple du tube fly est venu accrocher sans le piquer un arc branchial au fond de la gueule. La prise était excellente, la chance était avec moi...

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J'enlève ma capuche pour la seconde fois de la journée. Après 7h sous la pluie en solitaire, partager cette capture avec de Kévin Hernandez et Jérôme Kaïd est un moment fort... Merci les gars, et merci pour la photo.

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La taille ? Ha oui, 122 cm. Un poisson rare en France à la mouche.

Par mes choix techniques et stratégiques j'ai fait en sorte de pousser un peu les probabilités pour que cette capture passe du stade "impossible" à celui d'"improbable", mais je n'ai pas mérité un résultat si rapide. Prendre un 120+ à la mouche était un fantasme plutôt qu'un rêve... Il va falloir maintenant redescendre sur terre et évacuer toutes ces images qui tournent en boucle dans ma tête. Personne ne comprendra dans quel univers parallèle je me trouve pour quelques temps. »

Quentin

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A propos de l'auteur

Installé en Haute-Savoie depuis près de 15 ans, Quentin Dumoutier est un pêcheur polyvalent, qui alterne sa saison entre truites, brochets, mais aussi sandres.…