Poser ses mouches sur les lacs et bivouaquer près des sommets pyrénéens depuis quelques décennies fait entrevoir des évolutions majeures dans la pratique des loisirs d'altitude. Même en ayant une nature tolérante, certaines situations peuvent agacer voire révolter, tant ces milieux fragiles sont aujourd'hui mis en danger. Randonner, courir ou pêcher en montagne n’autorise pas tout. Retranscrire mon “coup de gueule” à travers ces lignes est fondamental à mes yeux afin de faire prendre conscience à certains et rappeler à d’autres que tout n’est pas possible dans la Nature, même si les règles y sont souvent tacites...
Climat, pandémie et technologie, boosters du tourisme
Evidemment, des comportements déplacés ont toujours été observés en montagne, notamment dans les zones facilement accessibles et soumises à une forte fréquentation (la loi des statistiques classique!). Mais depuis la pandémie COVID, certaines pratiques déjà problématiques se sont étendues, ce qui a accentué leurs effets négatifs sur l’environnement et la cohabitation des différents utilisateurs. Depuis cette époque, de nombreux citadins ont subitement retrouvé de l'intérêt pour une évasion champêtre locale, accessible en quelques dizaines de kilomètres... Au même moment, le chaos climatique qui frappait déjà les biotopes montagnards, s'est considérablement intensifié (voir les relevés de température sur les sites officiels, pour ceux qui douteraient encore...) et modifie aussi nos comportements: quoi de plus normal lors de la saison estivale caniculaire que de vouloir trouver un peu de fraicheur près des sommets en allant randonner ou pêcher? Bref, les séjours en montagne sont revenus à la mode!
Cette nouvelle tendance est une aubaine pour certains, qu'ils soient influenceurs ou carrément professionnels:
De la même manière que l’arrivée du congélateur a poussé certains pêcheurs à conserver toutes leurs prises sans se soucier des biotopes, internet incite aujourd’hui à diffuser massivement des photos, des tuto-vidéos ou des traces GPX sans réfléchir aux conséquences. L’esprit montagne est régulièrement bafoué par de nouveaux pratiquants sevrés aux réseaux sociaux qui consomment la Nature comme un fast food et aspirent avant tout à gonfler leur communauté.
Cette mercantilisation de la montagne s'opère non seulement par des influenceurs mais aussi par des offices du tourisme prêt à tout pour remplir les locations et les hôtels des vallées. Par exemple, certaines communes, par l'intermédiaire de leurs élus, tentent de développer leur offre en proposant des itinéraires reliant différents refuges, souvent au mépris des considérations environnementales:
Ce fut récemment le cas dans les Pyrénées où le nouveau refuge d’Aygues-Cluses destiné à promouvoir le tour du Néouvielle, a été construit près d’une zone d'habitat du coq de bruyère et d’une zone humide... Malgré le classement Natura 2000, tout est mis en œuvre pour attirer des visiteurs tout au long de l’année, notamment parce que ce refuge se trouve sur un circuit de ski de randonnée. Pourtant, la petite cabane, parfaitement intégrée dans le paysage, remplissait déjà très bien sa fonction sans altérer l’environnement...
Entre insécurité et incivilité
Aujourd'hui, on ne prépare plus une sortie avec un topo, ni en étudiant les courbes de niveau de la carte IGN, mais en s’abreuvant de vidéo en ligne (plus ou moins pertinentes sur le plan de la technique d'ailleurs). Suivre sans recul ces influenceurs aux égos surdimensionnés amène à des déconvenues, car le contenu publié ne permet pas toujours de juger du niveau nécessaire pour réaliser le parcours. Visionnés par des milliers d’internautes qui n’ont parfois aucune aptitude sportive, ces contenus produisent non seulement un tourisme de masse dans des secteurs aux biotopes fragiles mais mettent aussi en danger les crédules qui tentent l'aventure... Ces pseudos montagnards largués en altitude sans condition physique, ni aptitude d'orientation, ni matériel adaptés, sollicitent régulièrement les secours, quand ils ne dégradent pas le milieu par méconnaissance...
Avec l'avènement des GPS, la trace GPX est devenue le nouveau "guide de montagne” et conduit parfois à l’accident voire au drame... la pratique de la montagne ne s’apprend pas en ligne mais au contact de professionnels ou de personnes compétentes. Randonner n’est pas suivre une trace comme un mouton en faisant aveuglement confiance à une application ou une montre.
Dans le même esprit, de nombreux néo-pratiquants laissent leur tente montée toute la journée sur la zone de bivouac: cela abîme les tissus, empêche les pelouses d’altitude de respirer et perturbe la faune. Je préfère ne pas évoquer la pollution visuelle que créent ces points multicolores quand on tente de capturer un paysage en photo.
De notre côté, nous pêcheurs ne sommes pas non plus tout blancs: entre introduction de poissons exogènes comme le vairon et abandon de déchets type pelote de nylon ou boîte de teignes vides, il y aurait beaucoup à dire...
La montagne en quelques chiffres :
- Le lac d'Allos (plus grand lac naturel d'altitude d'Europe dans le cœur du parc National du Mercantour) connaît une hausse de fréquentation depuis l'épisode COVID avec 57 000 visiteurs en 3 mois d'été et un doublement des pics de fréquentation en 20 ans avec des journées à 1400 personnes en août 2020.
- En 2025, le Parc National des Ecrins enregistre une fréquentation doublée en seulement 4 ans avec 215 tentes par nuit sur certains sites, dont 41% installées avant les horaires autorisées (19h-9h).
- La fréquentation du Parc national des Pyrénées a augmenté de 20% de 2022 à 2025, avec toujours plus d'incivilités (489 timbres amende distribués en 2025 contre 350 en 2019).
L'enfer du nombre
Au-delà de la nature même des comportements, c'est aussi leur systématisation qui cause problème:
La baignade dans les lacs de montagne, quoi de plus classique me direz-vous? toutefois, l'aventure autrefois réservée à une poignée d'audacieux, est aujourd’hui facilitée par le réchauffement de l’eau et multipliée par la surfréquentation... bilan: certains lacs sont désormais comparables à des piscines municipales. Que l’on soit pêcheur ou randonneur d'âge médian ou avancé, comment ne pas halluciner lorsque l’on arrive au bord d'un plan d'eau et de le voir constellé de nageurs couverts de crème solaire. Dans ces milieux clôt, la dispersion des composés chimiques contenu dans ces crèmes de protection est catastrophique pour les écosystèmes...
L’image du trappeur véhiculée par certains influenceurs qui banalise les soirées "feu de camp" ne correspond plus à une approche responsable de la montagne: reproduite par des néophytes, cette pratique nuit aux pelouses alpines, qui sont très lentes à se régénérer. Les photos près d'un feu de bois sont très porteuses de like mais dramatiques pour la Nature. De plus, quand on n’est pas conscient des conséquences des feux, on a tendance à créer des foyers n’importe où afin de rendre le moindre bivouac rapide plus convivial... Personnellement, j’ai allumé des feux à une époque (sans jamais couper de végétation) où nous ne connaissions pas leurs conséquences... cela n’est plus possible aujourd’hui avec une fréquentation qui a explosé et des sols de plus en plus secs avec les périodes de sècheresse et caniculaire plus fréquentes.
Toutes les activités humaines, qu'il s'agisse d'alevinage, de pastoralisme ou de sport, ont des répercussions sur l'environnement et la biodiversité. C'est indéniable. Faut-il alors tout arrêter pour autant?
Pour ma part, je ne le pense pas. Il n’est pas question d’interdire l’accès à la montagne à cause des impacts humains, mais plutôt de faire preuve de discernement dans nos pratiques. Le salut passera sans doute par l'éducation et une adaptation de la réglementation, quitte à limiter l'accès de certaines zones dans les cas les plus extrêmes...
Une prise de conscience de chacun est nécessaire afin que ces lieux encore sauvages demeurent des espaces de partage, où chaque pratiquant, qu’il soit pêcheur, randonneur, coureur, photographe, trouve sa place sans jamais perturber exagérément les biotopes et les autres personnes présentes. Chacun doit mesurer l’influence de ses gestes sur l’environnement et ajuster son comportement en conséquence. La montagne reste un espace de liberté, à condition de respecter sa fragilité.
Dans les Pyrénées et dans d'autres massifs de haute altitude, de vastes secteurs demeurent encore préservés et bénéficient d'une fréquentation raisonnable. On peut encore y trainer ses semelles Vibram sans voir des imbéciles se comporter n’importe comment... c'est tout ce que je souhaite aux plus passionnés d'entre vous!
