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Semaine jurassique

pêche Jura

Cette semaine-là, nous la vivons bien plus que nous en parlons, c'est pourquoi poser à l'écrit ne serait-ce qu'une partie de cette aventure n'est pas pour moi un exercice facile. Au-delà d'une semaine de pêche, c'est une semaine d'échange entre amis, tous passionnés, ayant tous un lien professionnel avec la préservation de l'environnement et surtout une sensibilité forte, une passion envers nos précieux milieux aquatiques.
Né des suites d'une formation BPJEPS à Ornans et de retrouvailles organisées, auxquelles se sont ajoutés progressivement des amis et proches de chacun, c'est aujourd'hui un rendez-vous annuel à la fois attendu et redouté, marquant les corps et les esprits. Intense, physique, levers tôt, couchers tard, intégrant à peu près autant d'heures de sommeil que de légumes lors des repas, voilà notre cadre de vie.
Ce cadre, justement, il nous reçoit depuis six années, dans un département où le sujet de la truite fait énormément parler : le Jura. L'effectif de notre groupe a oscillé autour de la dizaine de personnes durant la semaine, se divisant en petits groupes pour les secteurs de pêche et gravitant autour de la haute rivière d'Ain. Ce cours d'eau, dont je ne suis pas le seul à être tombé amoureux, est le lieu privilégié de notre quête de beaux poissons.

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L'arrivée s'est faite pour François et moi-même le vendredi en début d'après-midi, histoire de récupérer le gîte tranquillement et faire les courses d'appoint pour le groupe. Le rapide coup du soir (oui, impossible de s'en empêcher), avec Quentin qui nous a rejoints, ne donnera rien, les têtes sont aux retrouvailles amicales, les truites peuvent bien se passer de nous quelques heures.


Première journée de pêche le samedi, donc. Remontés, ayant à peu près digéré les interminables discussions de la veille, notre trio part en quête d'une première capture zébrée. Les eaux sont basses (déjà sous le module) et en descente lente. Entre le redoux qui s'annonce et la quantité de neige encore présente sur le haut, on présage une fonte qui peut nous compliquer la tâche. On aime bien se creuser la tête, ça tombe bien. Et autant vous dire qu'à dix esprits de pêcheurs, les échanges en fin de journée valent le détour. Les premiers pas sur la berge, le matin (avec un œil qui traine aux morilles), sont toujours des moments particuliers où l'on se sent réellement privilégiés. Peu de personnes vivent ça en dehors des pêcheurs, c'est une des choses qui construit notre passion, je pense.

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Pêche Jura
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Côté poissons, le plus simple est de dire qu'ils sont calés (comme les morilles). Rien à observer. Appâts naturels présentés lentement dans les zones propices, poissons nageurs ou leurres souples, rien ne bouge.
L'après-midi nous allons sur la Saine, Quentin nous ayant beaucoup trop parlé d'un secteur en particulier pour que nous n'allions par y faire passer quelques nymphes. En plus de découvrir un nouveau secteur, après un capot parfait, l'objectif est aussi d'avoir des touches pour se mettre dans le rythme et un peu en confiance.

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pêche Jura
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La Saine dans les gorges
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Une main d'ans l'eau et le constat est sans appel, ça ne doit pas dépasser 5 degrés, l'eau de fonte est bien là. Quelques passages en nymphes dans la veine d'eau la plus prometteuse du parcours prévu et quatre canoës plus tard (dont le dernier qui nous fait une belle figure sur ma zone de lancer, sans dire bonjour, oui monsieur !) et nous sentons l'issue arriver. Un peu plus haut, avec quatre vers en moins et aucun poisson piqué, nous revenons à la voiture pour un nouveau coup du soir sur l'Ain, avec l'espoir de toucher un beau poisson. Nous rejoignons Yann qui vient d'arriver et qui, comme nous, a sorti les leurres pour déclencher l'agressivité des poissons peu actifs. J'aurai la seule touche du soir, un poisson piqué plein aval, très loin, qui nous aura fait courir et exulter après cette journée qui était, jusque là, plutôt dure à encaisser. Un combat en dévalant, comme on n'en a pas tous les jours, l'occasion aussi de vérifier qu'un hameçon simple sans ardillon ça peut remuer dans tous les sens et ne pas se décrocher, si certains en doutent encore.

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pêche Ain
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Le bilan de la journée réside à peu de chose près à ce seul poisson pris sur le tard et qui ne nous apporte pas plus d'information que ça pour la suite, si ce n'est qu'il va encore falloir chercher les clés pour débloquer la situation, ce qui finalement est un principe de base de la pêche.
Le lendemain, les stratégies se croisent et se défont, nous allons sur un secteur habituellement un peu plus dense en captures afin de maximiser nos chances. 

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Pêche Ain
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Les fonds, où la couleur éclatante des galets est masquée par un vert lugubre, sont désolants. Autant vous dire que lorsque le fond d'un cours d'eau aussi calcaire est une patinoire, c'est qu'il y a un truc qui cloche. Ou plusieurs. Les tufs, pourtant si rugueux, sont présents sur la multitude de petits affluents et résurgences qui bordent l'Ain. On retrouve ces concrétions sur les galets en bordure qui reçoivent ces eaux mais dès que l'on s'en écarte un peu, c'est la glissade assurée. Les diatomées sont là en force et tapissent l'ensemble des galets (du moins ceux qui ne sont pas sous les filamenteuses).
Durant la semaine, le redoux fera exploser la masse de ces différentes algues dans les cours d'eau, phénomène que l'on peut théoriquement observer en été dans les zones calmes ou bras morts, mais pas en avril avec de l'eau de fonte venant des affluents. Il y aurait donc un peu trop d'azote quelque part...
 

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Les fonds, où la couleur éclatante des galets est masquée par un vert lugubre, sont désolants. Autant vous dire que lorsque le fond d'un cours d'eau aussi calcaire est une patinoire, c'est qu'il y a un truc qui cloche. Ou plusieurs.
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Je ne reviendrai pas sur cette histoire d'agression dramatique d'un garde pêche qui a mis en avant les pratiques malheureuses d'épandage de lisier sur des prairies au sol fin et au sous-sol karstique. Le fond est bien touché, le comté, sa consommation et donc sa production croissante, impliquant ces pratiques que la nature ne peut encaisser. Ajoutez à cela un surplus d'effluents domestiques et pourquoi pas industriels, vous avez le cocktail gagnant. Une station d'épuration efficace, une agriculture respectueuse de la nature, ça devrait être des pléonasmes, ce ne sont pourtant apparemment que des objectifs sur le papier.
Année après année, même de mon point de vue de pêcheur "touriste" qui ne vient qu'une à deux fois par an, l'évolution sur cette décennie est fulgurante. Le nombre d'ombres vus sur frayère est également parlant. Cet article n'est cependant pas le lieu pour faire un procès ou éveiller les consciences mais il m'est impossible de ne pas appuyer sur ces enjeux de santé publique. L'esprit est à la pêche, c'est une activité qui impose un travail d'observation global, qui mène aussi à ce genre de réflexion.

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Le fond est bien touché, le comté, sa consommation et donc sa production croissante, impliquant ces pratiques que la nature ne peut encaisser. Ajoutez à cela un surplus d'effluents domestiques et pourquoi pas industriels, vous avez le cocktail gagnant. Une station d'épuration efficace, une agriculture respectueuse de la nature, ça devrait être des pléonasmes, ce ne sont pourtant apparemment que des objectifs sur le papier.
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Après un poisson loupé par Yann, une histoire de nœud qui sort d'un œillet de tête plombée pas tout à fait fermé, un truc sale qu'il essaie encore d'oublier, la fin de journée sera calme, pêche à vue en bordure et longues dérives feront voir quelques poissons qui sortent, espoir une mise en activité pour la suite.

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pêche ain
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Le lundi, après un superbe lever de soleil sur le lac devant le gîte, la lumière et la température motive les troupes (oui, bon, y'avait pas vraiment besoin de source de motivation supplémentaire, je l'admets).

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Après une journée parfaitement capot, il règne toujours une espèce de tension. C'est parfois là que se produisent des choses un peu improbables. Ce spot, nous le connaissons bien avec Yann. Pourtant, cette fois, nous l'abordons par la rive d'en face, pour la première fois. La berge est dégagée, nous ne pouvons être discrets, on est grillés pour les poissons présents potentiellement sur la bordure. Pas grave, c'est large et profond au milieu, en sortie de courant, la zone visée. On voit des poissons dehors, on peigne tout en grandes dérives aux appâts naturels. C'est là qu'un poisson apparait nettement dans mon champ de vision. Posée à 2 m du bord devant moi, dans 30 cm d'eau sur un courant laminaire lisse, parfaitement visible, quoi. Elle ne peut que nous avoir vus et je suis sûr d'entrevoir un sourire au coin de sa (grande) bouche. je montre ce cinéma à Yann et ne peux m'empêcher de poser un ver à 5 cm d'elle, accroché dans les bryophytes. je le laisse quelques secondes, rien. Deuxième passage, elle l'a sous le nez et le ramasse au fond, lentement et sereinement. La suite, un "oh p... elle l'a pris !" qui est sorti tout seul, un ferrage un peu appuyé vu la taille du poisson, quelques secondes de plaf plaf plaf et re-plaf dans l'épuisette, un bon bas de ligne, ça compte. L'explication de son numéro était très simple : ce poisson est borgne, un voile blanc couvre son œil gauche... Oui, c'est ce que j'appelle un sketch.
Comme dirait le plus volubile du groupe : "Quand t'es là, t'es là. Quand t'es pas là, t'es pas là. Quand t'es plus là, ben... t'es plus là." Vue, prise. Ça compte. Combat court est bien souvent gage d'un poisson qui repart rapidement, et c'est tant mieux.

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pêche Jura
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À quelques dizaines de mètres de là, Quentin et Régis prennent également chacun un très beau poisson au ver, Yann en touche aussi, comme pour nous dire que ça s'active et qu'il va falloir être sur le coup.
 

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pêche Ain
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Le lendemain, le soleil est installé et les cannes anglaises bel et bien de sortie. D'entrée, Quentin touche encore un beau poisson au toc, de quoi entamer une journée de la meilleure des manières !

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pêche toc ain
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La suite de la journée est ce qu'on appelle un cassage de dents. Pas celles des poissons, celles des pêcheurs. Des veines d'eau parfaites à pêcher en longues dérives appliquées, des réflexions avec Yann, Will et Quentin... Yann sera le seul à toucher trois poissons, au toc, avec d’énormes larves de plécoptères locales. Malheureusement, l’astuce ne fonctionnera pas longtemps.

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pêche toc ain
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Le pesto à l'ail des ours du soir sera bienvenu, avec toutes les fioritures qui vont avec, bien entendu.
Un peu perturbés par cette activité aléatoire des poissons jusque là, les avis divergent et les groupes se reforment sur d'autres secteurs. On tente tout de même le coup du matin rapide aux leurres avec Quentin, sur un secteur à gros poissons, sans succès malgré la beauté du moment (pas du pêcheur, lui il est plutôt bizarre, mieux vaut ne pas s'étendre sur le sujet, ni lui offrir ce genre de phrase à double sens, d'ailleurs).

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pêche jura
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C'était histoire de l'avoir fait, on passait devant en allant sur un autre affluent, le Drouvenant, nous sommes toujours en manque de touches. Là on se fait une sorte de concours involontaire de poissons loupés, décroches, suivis, tapes gueule fermée, etc. et ce dès le premier lancer. Jusqu'au spot à gros poisson. J'ai nommé le spot le plus anthropique du parcours : l'aval de barrage. Là, certains présidents d'AAPPMA vosgiennes vont sourire et me dire "je vous l'avais bien dit que les barrages sont une bonne chose pour les poissons !". Bref, elle est là et elle est prise, malgré la surprise et la panique à bord avec un tel poisson dans un ruisseau aussi petit et encombré. Un idiot à plat ventre avec l'épuisette à bout de bras et le poisson qui fait un beau refus à cette issue, encore un très bon souvenir, un poisson mémorable, il reste assez difficile de réaliser que c'est certainement là un des plus beaux sujets de ce cours d'eau.

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TRUITE DROUVENANT
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On se remet de ces émotions et après un casse croûte à base de charcut' aveyronnaise, encore un truc pas bon, on file sur un autre affluent en début d'après-midi avec l'espoir de pêcher un peu en sèche. Là, je ne rentre pas dans les détails mais j'ai rarement vu un cours d'eau aussi colmaté par des développements d'algues qui ne devraient pas être là. À se demander comment les quelques poissons qu'on y a touchés sont encore là, au milieu des vasques de tufs devenues lisses et dans des dégradés de verts plus douteux les uns que les autres.
Le coup du soir se fera sur un des secteurs les plus pêchés, mais aussi un des plus poissonneux de l'Ain, du moins d'un point de vue des captures réalisées. Les longues veines d'eau font de l’œil à nos nymphes, j'ai bien envie d'aller tester quelques modèles très plombés, type perdigone et javi, dans la zone de tous les fantasmes, là où l'eau devient sombre et où on ne distingue plus le fond.
Grand bien m'en a pris, j'enchaine deux poissons, la première correcte, la deuxième petite, ce qui fait toujours plaisir à voir. La troisième touche arrive "là" où on l'attend idéalement. Je lance trois quart amont, je donne du mou pour que ça ne revienne pas tout de suite vers moi et passe sous l'avancée de roche qui affleure l'eau en rive opposée (ha, le syndrome de la berge d'en face...), puis reprends doucement la tension dans la bannière. La touche, lorsque l'on pêche en nymphe en dérive, est souvent visuelle, question d'habitude quant à la tenue de la bannière (voir l'article de Matthieu sur ce sujet). Là, je peux dire que le "toc" s'est fait ressentir, en plus de la tension visible de la bannière. Le combat avec un gros poisson est toujours un moment où se mêlent doutes, peurs, euphorie, impatience, précision (ou pas)... Repérer, avant de pêcher un poste, les obstacles, blocs et branches est crucial. Les nœuds ont tenu, j'ai pu forcer quand elle a tenté de passer sous les gros blocs ou de dévaler vers cette branche où doivent trôner bon nombre d'hameçons. Ça se finit par "une série de hurlements primaires" (comme l'a parfaitement écrit Pierre dans l'article sur sa torpille), qui a eu pour effet de rameuter les potes qui étaient en aval, le temps de faire un photo rapide et de regarder la belle repartir vers les blocs où elle tentait de pulvériser mon bas de ligne quelques instants auparavant.

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truite toc nymphe
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Le jeudi, journée un peu plus posée car les enfants sont de la partie, quelques poissons corrects en nymphe et un coup du soir avec des gobages pendant dix minutes au dernier moment, juste le temps pour Quentin de rater un beau poisson, quoi. La peute...
Le lendemain matin, toujours quelques poissons actifs sur les nymphes et larves, tout le monde va en toucher et ce n'est pas du luxe ! Le sourire de Steph, assis à l'ombre du gîte à midi à notre retour voulait bien dire : "J'ai fait deux gros poissons au toc, tout va bien pour moi, vous voulez une bière fraiche ? Moi j'en prends une."
Un peu plus loin, les sessions corégone des jours précédents sur le bateau de Christophe ayant plu a certains, on a quand même fini par goûter ça avec un peu d’échalote et un simple filet d'huile d'olive et de citron vert, un plaisir qu'on aurait eu tort de refuser. Tom, genou en vrac de rigueur après un gros match de fin de saison (fallait pas tenter le cad'deb'), a bien fait de persévérer sur cette pêche si spécifique.
 

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Je repars après un repas de seigneur, de beaux souvenirs plein la tête et des amitiés qui se renforcent toujours plus, en sachant que ces moments, nous les créerons encore.

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A propos de l'auteur

Nicolas a grandi en Aveyron et vit aujourd'hui en Lorraine. C'est dans les torrents pyrénéens ariégeois qu'il a appris la pêche de la truite avec son…