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L’aspe à la conquête de la Gaule

pêche aspe

Pour le pêcheur à la mouche, poisson blanc est souvent synonyme de mauvaise surprise ! Combien de grosses truites apparaissent finalement avec des lèvres bien trop pulpeuses pour qu’on ose s’afficher en leur compagnie sur les réseaux ? Et ne parlons pas des hordes de vandoises et autres satanés spirlins, toujours plus rapides à se saisir des mouches que les ombres ! La carpe et le barbeau ont certes leurs adeptes, mais ça ne suscite pas – encore – l’engouement des moucheurs français. L’aspe, carnassier au caractère brutal, attire quant à lui depuis son arrivée en France les pêcheurs à la mouche vers des contrées sans fin et jusqu’alors inexploitées : les eaux vives de seconde catégorie.

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Un cyprinidé singulier

Parmi les poissons blancs, l’aspe fait figure d’exception. S’il lui arrive de focaliser son activité sur des mouches de mai, de gros trichoptères, ou des croûtons de pain balancés aux canards, ce qu’il préfère c’est taper allègrement dans un banc de poisson blanc, Leuciscus aspius est en effet un poisson piscivore. Il a d’ailleurs une nette préférence pour l’ablette qu’il attaque frénétiquement en surface.

S’il est carnassier, l’aspe n’en reste pas moins un poisson blanc, sans estomac pour stocker des proies volumineuses, ni dents maxillaires pour s’en saisir. Il n’a d’autre choix que de gober ses proies et les broyer entre ses dents pharyngiennes pour les ingérer et digérer. Pour y parvenir, il doit agir avec plus de vitesse que les poissonnets qu’il convoite...

Parfois, cela produit un gobage sourd et franc. Souvent, les attaques produisent de gros bouillons très sonores qui font gicler la blanchaille. Pour saisir la proie tête la première, l’aspe vient généralement du fond en amont d’elle, puis au dernier moment vire et utilise le courant pour amplifier sa vitesse. Le volume d’eau déplacé durant la manœuvre est considérable. Au passage, l’un ou l’autre poissonnet peut être assommé, une aubaine pour le grand blanc ! Sous les chutes d’eau et partout où les ablettes se rassemblent en banc compact, des dizaines de poissons peuvent se retrouver à chasser simultanément jusqu’à en devenir totalement frénétiques. Pour autant, les assauts ne semblent pas l’œuvre d’une coordination grégaire, mais bien d’une multitude d’individus profitant du chao qui règne dans le banc de fourrage.

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Un fort potentiel colonisateur

Originaire d’Europe central, entre Danube et Baltique, l’aspe a été capturé pour la première fois dans les filets d’un pêcheur professionnel du delta de la Sauer, au Nord de l’Alsace en 1972. Mais il faudra attendre la fin des années 80, la dépollution et le retour de concentrations d’oxygène optimales dans le Rhin pour que ce grand blanc y élise domicile. La première capture sportive renseignée sur le territoire national est celle de Raymond Roehm. À la mouche, il recherchait les truites de mer, nombreuses à l’époque sur le Rhin. Le poisson massif mesurait 85 cm. C’était en 1989 à l’aval du barrage de Gambsheim.

Depuis il est présent dans les affluents, les canaux et les plans d’eaux libres. Il se cantonne dans la zone à brèmes et l’aval des zones à barbeaux et ne remonte pas très haut sur les cours d’eau.

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S’il a une préférence pour les eaux courantes et les grosses veines d’eau, il ne dédaigne pas les eaux calmes si elles sont suffisamment claires et végétalisées. L’aspe fait son apparition dans la Moselle à la fin des années 90. Il est aujourd’hui présent dans la rivière et ses principaux affluents (Seille, Meurthe) jusqu’à la limite du département des Vosges.

Dix ans plus tard, on le retrouve sur la Meuse dans le département des Ardennes. Dès 2000, l’aspe fait son apparition dans la Loire. Ce sont d’abord de petits sujets pris au coup du côté d’Orléans, puis de plus gros au leurre au niveau de Tours. Dans le fleuve et ses affluents (Allier, Vienne, Cher…), Leuscicius aspius trouve un habitat de premier ordre où il prospère. La progression de l’aspe dans le territoire ne s’arrête pas là. Et ces dernières années, tout semble s’accélérer. Il y a 3 ans, des captures sont recensées sur l’Oise, l’an passé sur la Seine en amont de Paris, cette année au Trocadéro ! La colonisation du bassin de la Seine est en cours. De Gray à Lyon,  quelques captures d’aspe ont été signalées en Saône cette année. Il arrive aussi dans le bassin du Rhône. Mais où s’arrêtera-t-il ?

L’interconnexion du réseau hydrographique explique cette progression de l’espèce. Mais comment expliquer l’arrivée de l’aspe sur le bassin de la Loire au début des années 2000 ? L’hypothèse la plus probable reste l’empoissonnement involontaire. Depuis des décennies la demande en gardon pour le repeuplement est supérieure à la production nationale. Pour y pallier de gros pisciculteurs se fournissaient auprès de pêcheurs à la senne de Baltique. Il est donc fort probable que les aspes ligériens soient arrivés au milieu de gardons baltes. Depuis, ils ont trouvé dans le fleuve et ses affluents (Allier, Vienne, Cher…) tout aussi sauvages un habitat de premier ordre où ils prospèrent.

Pour autant, l’aspe n'est pas un poisson autochtone. Tout du moins, il ne figure pas sur la liste fixant les espèces autochtones du 17 décembre 1985. S’il est toléré de remettre ses prises à l’eau – il n’est pas non plus une espèce exotique invasive – son introduction reste interdite dans les eaux libres. Impossible donc de commander de l’aspe chez un professionnel pour l’introduire dans les lots de pêche dans son AAPPMA !

Maintenant, ce n’est donc plus qu’une histoire de patience : attendre que le grand blanc descende la Rhône, emprunte le canal de Midi pour rejoindre le bassin de la Garonne. Cela prendra peut-être encore quelques décennies, mais l’aspe va poursuivre son expansion vers le sud pour conquérir toutes les zones favorables de notre territoire.  Si vous avez l’âme d’un explorateur, que vous êtes prêt à pêcher sans relâche une chimère, alors vous disposez d’un terrain de jeu totalement vierge. Un jour enfin, vous observez ces attaques ou vous ressentirez cette touche, si caractéristiques de l’espèce. C’est une certitude.

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L'aspe à la mouche, un fantasme pour de nombreux pêcheurs !

Pour nous, en Alsace, l’histoire a commencé fin des années 90.  Ici, la pêche à la mouche du brochet ou encore de la carpe avaient déjà beaucoup d’adeptes... Celle de l’Aspe a naturellement été un nouveau terrain de jeu pour les pêcheurs locaux.

Les aspes, ils ne passaient pas inaperçus : des chasses frénétiques au coup du soir, des attaques et coup de queues violents dans les ablettes ! Ces poissons massifs et nonchalants qui sillonnaient les darses du Port de Strasbourg nous envoûtaient. 

Ainsi quelques pêcheurs se sont mis en tête de leurrer l’Aspe avec des mouches. En discutant au bord de l’eau avec certains anciens qui se sont intéressés à ce poisson (Raymond Roehm,  Jean Louis Preisser, Stephane Weil…), les idées et envies de leurrer ce poisson avec une canne à mouche furent plus qu’un rêve, une quête !

On ne va pas se mentir : nos débuts furent très laborieux ! Cannes inadaptées, streamers trop lourds, soies sans bon profil de lancer pour un popper : côté matériel ça n’allait pas ! Côté stratégie, ce n’était pas cela non plus : mais où et quand fallait-il les pêcher ?

Avec David, nous nous souvenons encore, c’était un mois de Septembre avec de superbes couleurs automnales... Nous nous sommes mis, ce jour-là, à pêcher avec une canne à deux mains sur les rives du Rhin, espérant rencontrer une flèche d’argent. Quelle misère... Vent, profil de soie non adaptée pour la taille des mouches prototypes (dérivées de nos streamers à truite, saumon ou brochet)... Un brochet avait mordu sur le montage double streamer de David... qu’il lançait en Overhead (au-dessus de la tête) avec une 14 pieds soie 9 dans le sens du vent... et j’avais pris un bon gros strike en fin de dérive sans voir le poisson au bout de la ligne. Nous restions dans l’inconnu...

Après un ou 2 voyages au saumon Atlantique en Russie début des années 2000 et la rencontre de Benny Lindgren (fantastique pêcheur de saumon ), je compris qu’il fallait chercher à pêcher avec des nouvelles techniques de lancer SPEY et des mouches inspirées de la pêche des truites Steelhead ou des saumons Atlantique…. Notre chemin vers la pêche de l’Aspe à la mouche reprit de plus belle ! Mais cette fois-ci, c’était avec une nouvelle approche en poche !

Pour la conception de mouches adaptées aux flèches d’argent, nous nous sommes beaucoup inspirés des créations de l’ami Martin Gerber. Ce pisciculteur qui consacre sa vie à l’élevage des saumons du Rhin est aussi un monteur hors pair d’intruders, leechs et gurglers à steelhead... Sa créativité et ses idées à les adapter à l’aspe ne manquaient pas... Pas de stress si vous n’êtes pas des virtuoses de l’étau : un gros marabou ou bucktail de couleur claire fait l’affaire !

Après plusieurs années - décennies maintenant -  d’utilisation de différents modèles de mouches, quelques-unes sont sorties du lot, vous trouverez ci-dessous un kit de départ à tester :

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Nous l’avons vu plus haut, nos déboires des débuts étaient avant tout liées à un matériel inadapé. Aujourd’hui, j’ai trouvé à faire face à toutes les situations en utilisant 3 cannes différentes

  • Une canne à une main type Saumon Castillon Breton, une 10' soie 6 avec une tête de lancer Short head pour la pêche aux poppers et streamers de 6 à 10 cm, en canaux et ports de plaisance, ainsi qu’en rivières moyennes,
  • Une canne à deux mains type TroutSpey avec 2 types de têtes de lancers Shorthead et  Scandi, pour les rivières moyennes, la pêche en surface avec insecte l’été et petit streamer,
  • Une canne à deux mains type Saumon une 12' soie 7 avec une tête Scandi pour les streamers avec différents poly leaders et une short Head Scandi pour la pêche de surface avec popper en fleuve comme le Rhin ou d'autres type Moselle, Loire...
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Du mental et de la créativité !

Ensuite, la pêche est assez simple dans sa mise en œuvre ! L’essentiel c’est dit croire... L’Aspe est un poisson aux 1000 lancers ! Il peut chasser sans jamais prendre, se ruer sur la mouche et faire volte-face au dernier moment.   

En rivière et fleuve, les postes de prédilection des aspes sont les structures qui viennent perturber les courants. Les piles de pont à l’amont comme à l’aval sont toujours d’excellents postes, tout comme les épis, les enrochements et les embâcles. S’il n’y a rien pour rompre le courant, il faut chercher à localiser la position des bancs d’ablettes dans la veine d’eau. Souvent en tête de courant, l’été quand l’eau est chaude, plus en queue au printemps et à l’automne.

Enfin, l’aval immédiat d’un seuil et d’un barrage représente ce qu’on fait de mieux en matière de poste à aspe. La plupart des secteurs concernés sont en réserve de pêche. Mais si vous connaissez des seuils autorisés, n’hésitez pas une seconde ! Si vous voyez des chasses à la surfaces dans les ablettes en plein courant... c’est eux !

Pour les animations de vos streamers, leechs, intruders ou encore popper tout est possible ! L’aspe est un poisson véloce qui réagit bien aux animations rapides en RollyPolly, canne sous le bras. Là attention ! La touche peut être très violente et votre canne peut partir d’un seul coup ! Bon, on a toujours la soie en main. En eau courante, avec le dragage de la dérive, une légère animation est souvent suffisante. La pointe du bas de ligne gagne à ne pas être trop fine - au moins 24/100 - sans quoi avec une ligne tendue dans le courant, la casse à la touche est quasi-garantie. Il arrive aussi que le grand blanc attaque en dérive inerte, et uniquement comme ça !

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En eaux calmes aussi !

Il n’y a pas que dans les courants qu’il y a des aspes. Ils ont aussi colonisé les canaux, ports de plaisance et plans d’eau connectés. Ces aspes ont un comportement complètement différent de leurs cousins de rivière.

Ayant un régime alimentaire varié, ils se retrouvent dans différents endroits : en bordure d’herbier entrain de faire des allers-retours, en pleine eau juste sous la surface en position statique, se dorant la pilule au soleil, par tempête de ciel bleu sans vent. On les retrouve aussi avec les cygnes et les canards, pour leur chiper un morceau de pain.

La pêche de l’Aspe en canal et port est une pêche à roder... où le vélo voire le bateau sont bons à prendre pour prospecter plus rapidement. On est souvent tenté de les pêcher à vue. Ce n’est pas une mince affaire. Ça finit souvent par un refus. C’est là qu’il faut puiser dans nos expériences avec les chevesnes, brochets, carpes, black-bass ! On peut lui lancer sur la queue pour chercher une attaque réflexe, poser délicatement une Daddy Long Legs bien en avant de sa trajectoire ou faire draguer un Grass Hopper. Le popping « pleine balle », comme on dit, est une bonne manière d’intercepter des poissons en croisière au large. On peut même tenter une mouche croûton de pain au passage des maraudeurs cherchant à prendre de vitesse les canards. Il faut juste prendre soin d'être même plus rapide que les canards, et retirer la mouche à temps...

Toutes les opportunités sont bonnes à pêcher ! L’aspe en est une nouvelle pour les pêcheurs à la mouche français. Avec son expansion, il devient de plus en plus accessible. Les fronts de colonisation vers la Seine, le Rhône sont la promesse de populations dynamiques et d’individus vierges de pêche. L’aspe est un cyprinidé, il s’éduque très vite. C’est là que la traque de cette flèche d’argent  devient très vite excitante, enivrante, avec cette petite touche de frustration qui fait qu’on y revient !

 

Photos et texte des auteurs sauf mention contraire

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Marryat Tactical Pro

A propos de l'auteur

Ken Poincelet alias Ken Dreamfish Alsacien, est né dans une famille de Pêcheurs à la Mouche de TOS. Il se lance dans la pêche de l’aspe à la Mouche à la fin des années…
David Pierron a fait ses pas de pêcheur dans les étangs et les ruisseaux de sa Lorraine natale. Moucheur exclusif, intégriste certainement, dans sa vingtaine, de pas si…