Taille légale de capture : pourquoi faut-il changer de logique ?

Pêche électrique d'inventaire

« Fondamentalement, l'établissement de réglementations halieutiques restrictives est basé sur l'hypothèse que la population de truite va connaître un effet « d'accumulation » si les petites truites sont protégées et peuvent survivre jusqu’à atteindre des tailles supérieures. L'étude détaillée de population de truites en rivière a pourtant démontré que ces réglementations spéciales destinées à produire plus de truites par restriction du prélèvement ne fonctionnent pas. »

Robert Behnke, Université du Colorado USA, 1976

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Pionnier de la conservation et de la gestion durable des populations de salmonidés, le très respecté scientifique américain Robert Behnke (1929-2013) n'avait déjà plus beaucoup d'illusions, il y a 40 ans de cela (!), sur les effets bénéfiques de la réglementation halieutique en matière de protection des truites. Comment alors expliquer que, de ce coté-ci de l'Atlantique, la question des tailles légales de capture (TLC) soit encore un sujet aussi important et aussi clivant ?

Procédons tout d'abord à une rétrospective historique. Longtemps fixée d'une manière uniforme sur le territoire national à 18cm depuis le XIXe siècle, la TLC de la truite fario (Salmo trutta) n'a cessé d'évoluer à la hausse a partir du décret du 29 août 1939. Depuis cette date, pas moins de 7 décrets successifs ont participé à modifier la taille minimale de prélèvement de l'espèce ! Cette évolution a abouti à une situation très hétérogène à l'échelle du pays puisque la TLC s’échelonne à l'heure actuelle de 18cm à 30cm en fonction des politiques de gestion locale. Il est donc permis de s'interroger sur les fondements juridiques et halieutiques de cette instabilité, et également sur les tenants et aboutissants de cette politique de gestion visant à restreindre progressivement les possibilités de prélèvement.

 

La taille légale de capture est un arbitrage politique :

 

Juridiquement, le code de l’environnement précise : "les textes de loi déterminent les conditions dans lesquelles sont fixées les dimensions au-dessous desquelles les poissons de certaines espèces ne peuvent être pêchés et doivent être rejetés à l'eau ; ces dimensions ne peuvent être inférieures à celles correspondant à l'âge de première reproduction”. L'apparente simplicité de la formule se heurte en réalité à deux sérieux obstacles : 

1) La taille atteinte lors de la première reproduction de la truite est remarquablement variable, dépendant principalement de la richesse biologique des eaux et de leurs profils thermiques. Alors que des truites vivant en haute altitude maturent parfois à moins de 14cm, leurs cousines des grandes rivières de plaine ne se sont pas toujours reproduites à 40cm.

2) L'âge de première maturité est en réalité aussi dépendant du taux de croissance lui même. Ainsi sur des rivières productives, il est fréquent de voir des femelles adultes à l'âge de 2 ans (1+) et de trouver des mâles spermiants âgés de moins d'1 an (0+). Et inversement, il est rare de trouver en montagne des truites adultes, matures, âgées de moins de 3 ou 4 ans.

La réalité biologique de l'espèce rend en réalité le principe légal difficilement applicable et l'établissement des TLC tient donc davantage d'un arbitrage politique. Ce télescopage entre réalité biologique et réalité juridique a débouché sur quantité de compromis et d'étrangetés, confinant parfois au ridicule avec des TLC différentes pour un même cours d'eau, suivant que la berge était dans tel département ou dans tel autre.

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Pêche d'inventaire
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Face à une raréfaction généralisée de la truite sauvage depuis l’après-guerre, une des réponses les plus fréquentes fut d'incriminer le prélèvement excessif par la pêche de loisir. Il sort du cadre de cet article de démontrer combien cette affirmation est erronée et combien la truite est apte à s'adapter à la pression de pêche et à perpétuer des populations en bonne santé malgré des niveaux de prélèvement très important. En effet, les causes de la raréfaction de la truite en France sont bien connues et ne font plus aucun débat dans les cercles scientifiques : la dégradation de la qualité des écosystèmes aquatiques et de la ressource en eaux. Examinons toutefois la logique qui prévaut encore dans certaines fédérations :

« Nous avons constaté un état de conservation catastrophique des truites fario au niveau du département », explique Marc Hannotin, responsable technique à la fédération de pêche [du Territoire de Belfort]. « Nous avons compté environ 3 000 truites de plus de 25 centimètres dans les lots de pêche, et seulement 930 de plus de 30 centimètres. Un chiffre très en dessous de la normale. Avec les 3 000 pêcheurs présents dans le département et les 190 jours de pêche, la pression de pêche était trop élevée. Une restriction était nécessaire pour permettre la conservation des truites fario dans nos cours d’eau. »

Article de l'Est Républicains daté du 07/01/2018

Il est pourtant évident que la sécheresse de l'été 2017 et les atteintes aux milieux aquatiques sont les principaux responsables de l'état préoccupant des populations de truites dans les secteurs granitiques du massif Vosgien. Pourtant la réponse est ici d'incriminer la pression de pêche. Et son corollaire: il faut punir les pêcheurs. 

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Une logique de punition des pêcheurs complètement inopérante

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Pour comprendre pourquoi l'augmentation des TLC est une punition collective, il faut revenir à la biologie et examiner une structure de population de truites dans une rivière en bonne santé. L'exemple choisi ici se trouve en Ariège, sur un cours d'eau de montagne préservé et qui présente la particularité d'être en réserve de pêche permanente depuis des décennies : l'Oriège dans la réserve de faune sauvage d'Orlu. Situé a 1500m d'altitude et ne subissant presque aucun impact anthropique, ce ruisseau est emblématique de ces nombreuses têtes de bassin sauvegardées que l'on retrouve encore un peu partout dans les régions salmonicoles (Alpes, Pyrénées, Vosges, Massif-central etc...). Ici, il n'y a aucune pression de pêche et la maison des gardes situés à quelques mètres des stations échantillonnées par pêche électrique garantit un certain niveau de surveillance…

Sur les deux stations échantillonnées, les densités de truites sont fortes, 1500 individus a l'hectare, proche du référentiel Pyrénéen. Que constate-t-on sur la structure en taille de la population ?

D'une part que la croissance des truites est ici assez lente, avec une taille à 3 ans probablement située entre 16 et 18cm et que par conséquence le nombre de truites au-delà de 25cm est anecdotique. Même sans aucun prélèvement depuis des décennies, la densité de poisson âgé de 4 ans et plus (>20cm) est faible. Ce cas de figure illustre parfaitement la dynamique des populations de truites : un fort recrutement naturel mais aussi une forte mortalité naturelle garantissant un turn-over très important au sein de la population.

Revenons à nos histoires de TLC. Quelle peut être la conséquence d'établissement de TLC «haute » à 23 ou 25cm ou pire 30cm sur ce type de milieu ? Réponse, un arrêt quasi-total du prélèvement par les pêcheurs. Est ce que ceci aura un impact sur la densité de géniteurs ? Absolument pas, la mortalité naturelle élevée chez la truite fario écrêtera naturellement la population, à l'image de ce que l'on observe sur la réserve d'Orlu. Que chacun s'imagine ce que cela donnera pour les pêcheurs au bout d'une ou deux saisons de panier désespérément vide. Bel exercice d’auto-flagellation…

Il y a 3000 pêcheurs dans le Territoire de Belfort, combien en restera t'il dans quelques années dans les secteurs salmonicoles avec une TLC à 30cm sur des rivières granitiques a faible productivité ?

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Orlu : Répartition des individus par classes de taille
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Orlu : Répartition des individus par classes de taille
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Le No Kill est une solution bien plus efficace de valorisation d'une population de truite que l'augmentation de la taille légale de capture
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L'augmentation de la TLC ne permet pas de préserver les gros poissons

 

Naturellement, notre pays conserve encore un linéaire de rivières salmonicoles où la croissance des truites est plus rapide et où émerge au sein des pécheurs sportifs la volonté de pouvoir y pêcher des truites plus grosses. Il semble donc légitime que les gestionnaires piscicoles soient sensibles à l'idée d'augmenter la quantité de poissons de plus belles tailles. La tentation est ici de considérer l'augmentation des TLC non plus sous un angle de protection du cheptel mais dans une optique de valorisation d'un stock. Nous allons voir que l'augmentation des TLC est là encore une mauvaise réponse à un vrai enjeu.

Pour trouver des expérimentations riches d'enseignements ayant pour but de valoriser qualitativement un stock de truite, il faut hélas aller chercher du coté des USA ou de l'Europe du nord, faute de trouver en France des initiatives allant dans ce sens. L'exemple choisi ici se trouve dans les montagnes Rocheuses Canadiennes sur le bassin versant de la Old Man river. Deux rivières d'égale importance coulant parallèlement l'une a l'autre ont été soumises à deux régimes de gestion différents :

  • sur la rivière A, TLC a 30cm
  • sur la rivière B, no-kill total.

Le fait que tout le linéaire ait été englobé par la réglementation, de la tête de bassin jusqu’à l'embouchure en passant par les tributaires, permet de s'affranchir des biais liés aux mouvements des poissons. Examinons la population de truites sur ces deux rivières.  

Tout d'abord,  les densités de truites totales sont très comparables : 1400 ind./ha sur la rivière A (TLC 30) et 1350 ind./ha sur la rivière B (NK). Par contre la structure en taille présente une différence significative. En effet, la densité de truite de plus de 30cm est 3,5 fois plus importante sur la rivière B  (NK) que sur la rivière A (TLC 30).

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Old Man River : répartition par tailles
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Old Man River : répartition par tailles
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Sur le diagramme de la distribution de la taille des truites, on voit nettement que sur la rivière A (TLC à 30cm), survient une quasi-disparition des truites supérieures à 30cm, quand sur la rivière B (NK) on observe une structure plus harmonieuse avec davantage de belles truites d'une taille supérieure à 30cm.

La conclusion est ici limpide : une TLC élevée ne permet en aucun cas de valoriser d'un point de vue qualitatif un cheptel de truite. En effet, une TLC élevée concentre la pression de prélèvement sur les sujets de belles tailles, obligeant les pêcheurs à se focaliser sur les postes les plus profonds ou les plus aptes à abriter des belles truites, voire à choisir des modes de pêche davantage productifs en grosses truites (vairon manié chez nous par exemple). Cette focalisation de la pression de prélèvement sur les plus gros poissons aboutit à un fort effet d'élimination des truites de plus de 30cm. On voit très bien ici que le NK est une solution bien plus efficace de valorisation d'une population de truite que l'augmentation de la TLC !

L'exemple choisi ici, même s’il est un cas de figure classique et représentatif d'une situation de nombreuses fois validée, comporte certaines limites. Tout d'abord les truites sont ici des Cutthroats (Oncorhynchus clarkii lewisi), un salmonidé plutôt naïf, et plus aisément capturable que nos farios, mais aussi à la longévité plus longue. Ensuite, les pêcheurs locaux sont culturellement plus portés sur la pêche sportive en NK, et d'une manière générale plus prompts à respecter la réglementation. Ces éléments militent pour qu'en France, nous puissions mener nos propres expériences et en tirer des conclusions pertinentes par rapport à nos propres contraintes sociologiques et écologiques.

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Cutthroat de la Old Man River
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Cutthroat de la Old Man River
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Conclusion : il faut innover et expérimenter des nouvelles mesures de gestion.

 

Dans cet article, nous avons vu que l'augmentation progressive des TLC avait deux conséquences particulièrement négatives :

  1. Punir les pêcheurs en abolissant presque complètement les possibilités de prélèvement sur une grande partie des ruisseaux et petites rivières, autant de cours d'eau en bonne santé où les populations de truites ne sont nullement menacées,
  2. Empêcher toute valorisation d'un stock de truites de grandes tailles sur les rivières productives en concentrant la pression de prélèvement sur les gros sujets.

Ces deux éléments militent au contraire pour qu'enfin en France, nous puissions sortir de cette logique périmée pour essayer autre chose : des grands parcours NK (et pas sur des rivières à bout de souffle!), des systèmes de fenêtres de captures avec une taille minimum et une taille maximum, où plus simplement une taille maximum de capture avec remise à l'eau au-delà d'une certaine taille. Ces mesures, simples, compréhensibles, destinées à valoriser et non à punir, avec de vrais suivis scientifiques avant/après permettront sans aucun doute d'avancer vers une gestion plus rationnelle et plus qualitative de nos populations de truites.

 

Remerciements à Fréderic Santoul (Université Toulouse III) pour m'avoir permis de l'accompagner sur la réserve d'Orlu lors de campagnes d'inventaires.

 

Pour en savoir plus:

A propos de l'auteur

Pour Jonathan Filée, la passion de la pêche des salmonidés est arrivée sur le tard, la trentaine passée. Natif de la province du Hainaut en Belgique, il a grandit au…