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Cormoran : le coupable est-il trop parfait ?

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Le grand cormoran Phalacrocorax Carbo Sinensis engendre depuis de nombreuses années une importante polémique sur les dégâts commis par l’espèce sur les populations piscicoles. Les pouvoirs publics ont autorisé des quota de tir de destruction qui ont engendré en retour une forte opposition des milieux ornithologiques. Le cas du cormoran est ainsi emblématique des tensions qui ont surgi depuis deux décennies en France avec le retour, ou l’arrivée nouvelle, de prédateurs piscivores naturels, qu’ils soient ailés (grand cormorans, harle bièvre, héron cendré...etc), terrestres (loutre, vison...etc) ou même aquatiques (silure). Il est donc légitime de se demander ce que la science dit de l’impact du grand cormoran sur les communautés piscicoles. L’objet de cet article est donc de procurer au lecteur une base de réflexion nuancée et argumentée sur des bases rationnelles de l’impact du cormoran.

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Quelques rappels sur le grand cormoran

L’Union Européenne a publié il y a quelques années une importante synthèse [1] sur le grand cormoran qui fait le point sur l’histoire et la biologie de l’espèce. Il existe en France deux sous-espèces de grands cormorans : une lignée côtière appelée carbo qui peuple principalement les côtes du nord-ouest de l’Europe et une lignée continentale, sinensis, ayant une vaste répartition en Europe, incluant eaux douces et eaux salées. Il ne fait guère de doute que ces deux lignées font intégralement partie des faunes natives des écosystèmes aquatiques d’Europe, incluant la France. Toutefois, l’espèce avait été quasiment exterminée en France et en Europe par destruction directe, mais aussi du fait de l’utilisation de pesticides comme le DDT, avant que des mesures de protection initient à partir des années 1960 une lente recolonisation.

Il y aurait en Europe entre 1 et 2 millions de cormorans, la population française étant principalement constituée d’oiseaux hivernants d’origine très diverse mais les populations nicheuses sont en constante augmentation dans notre pays. L’expansion démographique de cette espèce essentiellement piscivore a très vite généré de nombreux conflits d’usages autour des dégâts supposés sur les populations de poissons, que ce soit dans le milieu naturel ou en pisciculture.

Bien que l’espèce bénéficie d’un statut de protection en Europe, la plupart des états membres ont réagi en instaurant des mesures de contrôle de population sous la forme de tirs ou de destructions de nids. Ces mesures, ainsi que des effets écologiques densité-dépendants sur la survie des individus, sont probablement responsables de la stabilisation des effectifs de l’espèce à l’échelle continentale, sans qu’il soit réellement possible de conclure sur le rôle effectif des tirs de régulation dans cette stabilisation démographique.

C’est dans ce cadre que les quota de tir sont promus en France par la plupart des fédérations de pêche (FDAAPPMA). Certaines d’entre elles se livrent même à une surenchère photographique d’un goût assez douteux. On pourra prendre l’exemple récent de la communication de la FDAAPPMA du Var [2] dont les montages photo traduisent bien la volonté de choquer et de déplacer le débat vers le registre de l’émotion et de l’indignation (Figure 1).

C’est dans ce contexte dominé par l’affectif que certaines associations de protection de la Nature se sont élevées contre les quota de tir à l’occasion de recours en justice devant les tribunaux administratifs. La plus active d’entre elle sur ce dossier, la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO), mobilise ainsi régulièrement avec succès ses militants contre les projets d’arrêtés dont plusieurs d’entre eux ont été annulés par les juridictions administratives.

Et la science dans tout cela ?

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Figure 1: Extrait photographique d’une communication institutionnelle de la FDAAPPMA83 datée d’avril 2021 sur la régulation des populations de cormorans dans le département
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De l’absence de preuve d’un impact négatif global...

La revue Fish and Fisheries a récemment publié une méta-analyse de chercheurs scandinaves qui ont compilé plus de 600 articles scientifiques évoquant le grand cormoran [3].

Quelles sont les conclusions de cette étude ?

Tout d’abord, sur un total de plus de 600 articles, seulement 22 (moins de 4%) permettent d’estimer quantitativement l’impact de l’oiseau noir sur les populations piscicoles. En effet, l’immense majorité des recherches menées sont des articles descriptifs sur le régime alimentaire, les habitudes de vie, l’écologie de l’espèce...etc. Il est donc impossible d’en tirer un signal statistique, à la baisse ou à la hausse, sur les populations de poissons. Il s’agit là d’un problème général en écologie où l’on manque de données quantitatives historiques comme des inventaires naturalistes par exemple.

On constatera ainsi avec intérêt que, sur les 22 études pertinentes, une bonne partie concerne des statistiques de capture à la ligne ou au filet par les pêcheurs avant/après l’arrivée des cormorans (les fameuses CPUE, Capture Par Unité d’Effort), démontrant encore une fois le rôle important joué par les gestionnaires piscicoles en matière d’acquisition de données sur les milieux aquatiques.

Cela étant dit, quel est le signal donné par ces 22 études ?

Il peut être résumé sur la Figure 2 : il y a autant d’articles qui démontrent un effet négatif du cormoran sur les populations de poissons que d’articles qui démontrent un effet positif de la présence de l’oiseau.

Dans le détail, les effets négatifs se concentrent sur les populations de poissons fourrages (gardon, perche…etc) tandis que les effets sur les salmonidés et les grands carnassiers sont beaucoup plus élusifs. Il est difficile d’en dire plus devant le manque général de données quantitatives, mais il est clair que rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que le cormoran a un effet global négatif sur les populations piscicoles.

Les lecteurs seront sans doute un peu surpris par l’idée que le cormoran pourrait avoir des effets positifs sur les populations de poissons. En réalité, la science a abondamment documenté depuis plusieurs décennies combien le retour des prédateurs terrestres et aquatiques a permis de stabiliser et d’améliorer le fonctionnement des écosystèmes, par exemple en limitant la pression parasitaire par élimination sélective des individus les plus faibles ou encore en accélérant le recyclage et les flux de matière dans les chaînes alimentaires. Il sort du cadre de cet article de discuter des possibles effets positifs de la présence du grand cormoran, mais on voit bien avec cette méta-analyse combien les preuves qui justifient la destruction en France de dizaines de milliers d’oiseaux pourtant protégés sont particulièrement minces.

Nous allons voir dans le prochain chapitre qu’il existe pourtant des doutes, à plus petite échelle et sur certaines espèces en particulier, qui demanderaient à être étayés beaucoup plus précisément.

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Figure 2: Mesure statistique de l’amplitude de l’effet, positive ou négative, de la présence des cormorans sur les populations de poisson analysées dans les différentes études données en ordonnée
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... mais des doutes qui subsistent sur certaines espèces

En science, et en particulier dans les sciences de la Nature, il faut toujours se méfier des effets d’échelle : ce qui est vrai au niveau global pouvant cacher au niveau local des disparités, voire aboutir à des conclusions inverses.

Le développement des techniques de marquage individuel des poissons par puce électronique (PIT-Tag et radio-télémétrie ) offre ainsi de remarquables perspectives d’étude à une échelle très fine (celle de l’individu) du devenir des poissons au cours du temps.

En marquant des poissons capturés par pêche électrique avec des PIT-Tag et des Radio-Tag, il est possible de suivre au cours du temps la survie individuelle des poissons. De la même manière qu’il est possible d’estimer la part des poissons prédatés par les cormorans en allant rechercher les Tags dans les déjections sous les dortoirs/nichoirs des cormorans. On peut ainsi estimer un taux de prédation moyen.

Des chercheurs danois ont effectué ce type d’analyse sur deux rivières en marquant plus de 3000 poissons et en suivant leur devenir au cours des deux années suivantes (Table 1) [4] :

Les taux de prédations par les cormorans sont importants sur la truite et l’ombre, respectivement 30% et 70%. Ce sont de loin les deux espèces les plus vulnérables. On pourra certainement discuter des méthodes utilisées et de la façon de calculer les taux de prédations, il n’en demeure pas moins que ces taux restent élevés, parfois proches ou même supérieurs au taux de mortalité naturel annuel admis chez les salmonidés (50% en moyenne). Ces taux de prédations sont donc, en théorie, de nature à impacter une espèce fragilisée par la dégradation des écosystèmes comme l’ombre commun par exemple.

Le même groupe de chercheurs a effectué des analyses similaires depuis de nombreuses années et sur des sites différents, en étudiant la survie des smolts de saumons et de truites de mer (Table 2) [5] :

Les niveaux de prédations estimés sont à des niveaux assez variables, entre 20% et 80% des poissons marqués et suivis. Néanmoins, de nombreuses études montrent des taux supérieurs à 50% sur ces deux espèces dont le statut de conservation est presque partout préoccupant. Ces données accréditent l’idée que les populations de salmonidés migrateurs subissent des niveaux de prédation importants par les cormorans, dans un contexte global de baisses généralisées et continues des contingents reproducteurs de retour en eau douce.

Bien entendu, ces données ne permettent que de chiffrer ce qui a été prédaté mais pas le flux entrant de poissons issus de la reproduction naturelle ou venus par migration en provenance de sites pas ou peu soumis a la prédation par le cormoran. De la même façon, ces chiffres ne permettent pas d’estimer le taux de survie des poissons « survivants », ceux qui ont échappé a la prédation, et dont on peut penser qu’ils bénéficient d’effets densité-dépendants qui « boostent » leurs taux de survie.

Néanmoins, l’ampleur de ces taux de mortalités sur des espèces fragilisées comme l’ombre commun ou le saumon indique qu’il existe des incertitudes scientifiques sur l’impact réel du grand cormoran sur certaines espèces [6]. De quoi justifier d’entreprendre enfin des études quantitatives qui permettraient de sortir de « l’état de doute » et de pouvoir préciser où, quand et comment des campagnes de tir pourraient avoir lieu.

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Table 1: Récupération de PIT-tags autour d’un nichoir a cormoran sur la rivière Noorea au Danemark en fonction des différentes espèces de poisson et estimation d’un taux de prédation
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Table 2: Synthèse bibliographique des estimations du taux de prédation du cormoran sur différentes espèces de poisson
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Conclusion et perspectives

Trois points de réflexion sont possibles en guise de conclusion :

  1. Nous avons vu dans cet article la pauvreté des preuves scientifiques sur l’impact du cormoran, accréditant la position des milieux ornithologiques sur le fait que les tirs de destruction ne sont pas basés sur des preuves rationnelles. Nous avons vu aussi qu’il fallait néanmoins se garder de toute forme d’angélisme : le doute existe. Des incertitudes demeurent sur un éventuel impact négatif sur certaines espèces en mauvais état de conservation comme l’ombre commun ou le saumon. Ces doutes entretiennent l’idée que des mesures pourraient être prises localement pour diminuer la prédation du cormoran à condition d’en démontrer l’utilité.
  2. Surtout, ces données indiquent le besoin urgent d’entreprendre des études sérieuses sur l’impact de l’espèce en France, les compétences académiques existent, les milieux halieutiques peuvent avoir leur mot à dire. Mais a-t-on vraiment envie de mettre du scientifique dans des débats dominés par l’émotion et les croyances ? Quelle est la place de la raison et de la preuve dans notre façon de concevoir la gestion de la Nature et dans notre capacité à accepter culturellement la présence de prédateurs que nous avons persécutés pendant des siècles ?
  3. Enfin, les pêcheurs, acteurs de la protection des écosystèmes aquatiques, peuvent-ils encore réellement se payer le luxe de s’opposer aux associations de protection des oiseaux ?

Aujourd’hui le cormoran, demain la destruction du silure, de la loutre, du harle bièvre...etc. L’urgence écologique est là, nous perdons beaucoup d’énergie à nous entre-déchirer sur des sujets périphériques en perdant de vue que si nous ne sommes pas capables de nous fédérer et de peser dans le débat public, nous n’aurons bientôt plus en France ni truite, ni ombre, ni saumon (et plus de grands cormorans non plus !). Il est peut être temps de cesser de faire parler la poudre et de dialoguer avec les autres associations de protection de la Nature. Mais les pêcheurs ont-ils réellement la volonté collective de devenir des acteurs engagés de la protection des écosystèmes ?

 

NB : cet article a en partie été inspiré par un dialogue publié par la revue Avian Conservation and Ecology entre l’ornithologue Keith A. Hobson de l’Université West Ontario (Canada) et l’Ichtyologue Steven J. Cook de l’Université Carleton (Canada). Les lecteurs anglophones et érudits en écologie liront avec intérêts ici et ici les contributions de ces deux chercheurs.

Remerciements : 

Merci aux relecteurs (pas si) anonymes de cet article pour les améliorations proposées et au rédacteur en chef de Truites & Cie pour la possibilité d’ouvrir, une fois encore, une fenêtre d’Overton (que beaucoup s’acharneront a refermer !).

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Références :

[1] Cormorants and European Environment - Exploring Cormorant ecology on a continental scale. Mennobart van Eerden, Stef van Rijn, Stefano Volponi, Jean-Yves Paquet & Dave Carss

[2] Régulation du grand cormoran dans le Var. Pêche Var, news du 26/04/2021

[3] Ovegård, Maria K.; Jepsen, Niels; Nord, Mikaela Bergenius ; Petersson, Erik. Cormorant predation effects on fish populations: A global meta-analysis. Fish and Fisheries, 2021.

[4] Jepsen, N, Ravn, HD, Pedersen, S. Change of foraging behavior of cormorants and the effect on river fish. Hydrobiologia 820, 189–199 (2018).

[5] Jepsen, N, Flávio, H, Koed, A. The impact of Cormorant predation on Atlantic salmon and Sea trout smolt survival. Fish Manag Ecol. 26: 183– 186 (2019)

[6] Steffens, W. Great cormorant Phalacrocorax carbo is threatening fish populations and sustainable fishing in Europe. In American Fisheries Society Symposium. Vol. 75, 189-200 (2011)

A propos de l'auteur

Pour Jonathan Filée, la passion de la pêche des salmonidés est arrivée sur le tard, la trentaine passée. Natif de la province du Hainaut en Belgique, il a grandit au…