... Déjà plus de 40 ans de pêche à la mouche et de montage.
J’ai débuté à une époque et dans une ambiance dans lesquelles cette pratique était encore intimement liée à la vie aquatique et des créatures qui la peuplent.
Si l’héritage d'Halford et du purisme britannique s’étaient déjà bien étiolés dans les 80’s, il faut bien reconnaître que dans l’esprit de chaque pêcheur au fouet, une mouche artificielle était censée représenter (de près ou de loin) un insecte véritable et reconnu de son utilisateur...
Du temps, depuis, est passé…
Du matériel toujours plus performant, les clubs, les réseaux sociaux ont produit de nouvelles générations de pêcheurs à la mouche. Le pêcheur moderne dans l’ensemble plus technique et mobile (voire globe-trotter!) a progressivement remplacé le pêcheur ancré au coeur de son terroir et dont la base de son savoir-faire était axée sur l’observation, la connaissance de la nature et le rythme des saisons.
Nous vivons désormais à l’heure d’internet, de l’IA et des réseaux sociaux.
Ainsi dans une pertinente publication récente sur un réseau social bien connu, mon ami Cyril Bailly s’agaçait de l’affichage régulier de montages de mouches très peu en lien avec l’expérience et l’observation de terrain. Mouches notamment promues par des “pseudo-monteurs” (sic), parfois professionnels (!) qui se perdent dans un dédale de montages consanguins (la copie de la copie de la copie…) sans en saisir réellement le sens.
Je ne peux qu’appuyer et relayer ce propos...
La moindre vidéo de montage, la photo la plus suspecte, comble le public si l’on en juge par les commentaires dithyrambiques qui suivent la plus approximative des publications.
Internet regorge d’exemples en ce sens et immanquablement je me dis : “Merde, ce type n’a-t-il jamais vu la mouche en question ou porte-t-il des lunettes en peau de saucisson?”
A l’aune de ce constat, je ne devrais pas être étonné de constater que la plupart des pêcheurs que je rencontre ne connaissent pas réellement (même sommairement) les insectes qui prolifèrent dans “leur” rivière au fil de la saison. Combien savent-ils vraiment de quoi se nourrissent “leurs” truites???
Pour la plupart ils ne se sentent pas concernés, ils ont l’air de s’en foutre.
Par ailleurs, n’est-il pas amusant de voir les mêmes porter un regard triste et désabusé sur la pêche en mouche sèche notamment?
Tristesse qui n’a souvent d’égale que la pauvreté de leur boîte à mouches. Bref, voilà que je m’égare…
Pourtant, connaître le menu des truites me paraît crucial pour celui qui cherche à comprendre son acte, pour celui qui cherche à aller “plus loin” en mouche sèche, en nymphe à vue ou bien même en noyée... Et peut-être aussi (on peut rêver!) instiguer une prise de conscience chez les junkies de la touche en quête d’une improbable désintoxication.
Aussi, pour ceux qui sont restés éveillé au-delà de cette introduction empreinte d’une nostalgie non feinte, je vais vous exposer au travers de cet article, une méthodologie simple et peu couteuse pour en apprendre plus à ce sujet.
Pendant de nombreuses saisons, très vite après mon apprentissage, j’ai longuement collecté des insectes. Ephémères, Trichoptères, Plécoptères, Chironomes, etc...tout y passait.
Petit à petit, je me suis constitué une base, une forme de bestiaire induit des rivières que je fréquentais le plus. Cela m’a surtout servi pour conforter mes bases en entomologie et monter de meilleures mouches, toujours conçues au plus près de la réalité, du terrain.
Ainsi, après avoir appris à les identifier un minimum, j’ai donc pu remarquer que certaines espèces d’insectes revenaient, année après année, peu ou prou aux mêmes dates et ce au grès de conditions similaires.
Ces observations m’ont permis d’appréhender l’ordre et le rythme des éclosions (ou présence) de tels ou tels insectes. C’était déjà un grand pas dans la compréhension du fonctionnement de mes rivières favorites.
Or ce fut bientôt aussi l’heure des remises en causes.
En effet, j’ai pu m’apercevoir que ce qui me semblait établi dans les Pyrénées Centrales pouvait devenir caduque dans le sud du Massif Central par exemple…Il me fallut parfois, pour certains milieux, tout reprendre à zéro.
J’ai compris à travers cela une chose très importante : le fruit de son savoir, en matière de pêche à la mouche, est toujours TRES relatif et consubstantiel à son propre champ d’investigation.
Nous devrions tous méditer là-dessus...
D’où depuis, une certaine méfiance envers les discours pré-établis et les conclusions trop hâtives.
Ce travail de collecte, assidu et passionnant, m’a pris environ vingt saisons. Néanmoins, cette première démarche n’était qu’une propédeutique à ce qui allait suivre.
Car, pour aussi essentielle qu’elle soit, la taxonomie a ses limites.
A partir du moment où je connaissais un petit peu mieux les insectes les plus fréquents, le plus important désormais était de comprendre comment ces derniers interragissaient avec les poissons.
Il fallait que je sache ce que mangeaient mes truites!
Quels insectes? Lesquels étaient déterminants? Ignorés? Occasionnels ou dominants?
Et surtout : à quel stade de développement?...Quand, comment et pourquoi?!
Dés lors, il m’est devenu impérieux de mettre en cohérence mon petit bagage entomologique avec la pêche du quotidien, d’établir un pont éthologique en somme.
Bien sur je faisais depuis longtemps une autopsie rapide des truites que je prélevais pour les manger. Mais dans les faits j’en tue vraiment très peu... en conséquence les rares relevés issus de ces autopsies bien que parfois intéressants ,voire surprenants, ne pouvaient pas constituer un socle de travail crédible. Au mieux je restais dans l’anecdotique.
L’étape supérieure, logique, fut d’établir un protocole simple qui permette une analyse en continu du contenu stomacal de mes prises.
Je n’inventais rien, d’autres y avaient pensé bien avant moi!
J’adoptai donc la démarche de G.E.M Skues qui fut le pionnier de cette pratique un siècle auparavant : pour chaque poisson intéressant...étude du bol stomacal!
Et ce de façon systématique.
C’est d’ailleurs grâce à l’étude de la nourriture de “ses” truites (obtenue grâce au fameux tire-moelle!) que Skues parvint à mettre au point sa célèbre collection de mouches et par la même devenir le père fondateur de la pêche à la nymphe, la vraie... Discipline que Franck Sawyer (une autre génie!) modernisera quelques décennies plus tard, mais ceci est une autre histoire...
Pour obtenir facilement et sans danger pour les poissons leur “contenu stomacal” nul besoin de courir à la chasse au tire-moelle, je ne sais même pas si cela existe encore!
Mais sachez que de nos jours on peut se procurer facilement une “pompe stomacale” dans n’importe quel FlyShop. C’est pratique, pas très cher (moins de 10 euros) et peu encombrant.
ETAPE 1 - UTILISATION :
1-Remplir environ la moitié de la pompe avec de l’eau de la rivière.
2-Insèrer délicatement la tige de la pompe dans l’oesophage du poisson en évitant absolument de le brusquer.
3-Injecter l’eau de la pompe dans l’estomac du poisson.
4-Sous le principe du reflux, le bol stomacal de votre poisson se retrouve dans la tige de la pompe.
5-Avec l’habitude l’ensemble de cette opération ne prend que quelques secondes, vous pouvez donc relâcher votre prise en toute sérénité.
6-Refluez le prélèvement contenu dans le tige de la pompe dans un tube hermétique que vous aurez préalablement pris soin de remplir à 10% de sa capacité d’alcool 70% Vol.
ETAPE 2- ARCHIVAGE :
1- Une fois chez vous, délayez avec de l’eau propre l’ensemble de vos prélèvements dans une coupelle blanche.
2- A l’aide de pinces brucelles, isolez dans un second contenant rempli d’eau propre les taxons représentatifs de la séance de pêche du jour ou dignes d’un intérêt particulier.
3-Dans une nouvelle coupelle toute propre, classez vos taxons. Il peut être avisé d’introduire un petit objet auprès d’eux pour avoir une référence d’échelle (pièce de monnaie ou un hameçon par exemple).
4-Faire de belles photos et les archiver ensuite dans un fichier informatique avec la date et le nom de la rivière ainsi que d’éventuels commentaires.
Dans un second temps, nous rentrerons dans le vif du sujet au travers de multiples exemples de contenus stomacaux remarquables, avant de voir comment exploiter ces informations pour le montage de mouches.
A suivre!
