Reprenons les choses où nous les avions laissées! Après avoir présenté le protocole de recueil des contenus stomacaux (CS), entrons maintenant dans le vif du sujet! Afin d’éviter de se lancer dans de roboratifs développements, l’illustration par l’exemple me semble la mieux appropriée, le tout avec quelques commentaires bien sûr.
C’est parti!
En tout premier lieu, différencions le CS varié (A) du CS spécifique (B):
A. CS d’une truite opportuniste typique de milieu de saison lors d’une journée où le poisson mordait franchement. On y retrouve un peu de tout, on peut en déduire que la mouche n’avait pas une grande importance ce jour là.
B. CS d’une truite du Couserans prise en nymphe à vue en début de saison. Poisson très actif que je parvins à prendre avec beaucoup de persévérance et de très nombreux changements de modèle. Manifestement cette truite était fixée sur ces petites larves de trichoptères de la famille des Philopotamidés:
QUELQUES EXEMPLES REMARQUABLES
CS du mois de mars dans le piémont pyrénéen. On constate une similitude des tailles des taxons (ici 3 subimagos et un imago de Baetis ainsi qu’un subimago de Leptophlebeidé). L’hameçon pour échelle est un Daichii 1310 de 14. Vraie info ou pur hasard?... les 5 taxons sont des femelles :
Grand chelem du mois de mars dans les Pyrénées! les 3 principaux types de mouches sèches du début de saison dans le même CS: March Brown, Olive Dun et February Red.
Quand Avril s’installe dans le piémont ariégeois, les subimagos de Rhithrogena Semicolorata en grand nombre ainsi que les premiers Epéorus témoignent de l’allongement des journées de pêche et viennent remplacer les March Brown au menu des truites, c’est le signe fort d’une transition dans le déroulement de la saison.
Les jours de fortes émergences de ces grands Heptageneidés, on peut encore vivre des moments exceptionnels en mouche sèche:
De l’ordre des Mécoptères, la Panorpe est un insecte qui vit près des berges très appréciée des truites, j’en retrouve régulièrement dans les CS dès la fin du printemps:
Les petites espèces de Leptophlebeidés (genre Habroleptoides à gauche) passent très souvent inaperçues aux yeux des pêcheurs... mais pas aux yeux des truites. Une espèce un peu plus grande (à droite) du genre Paraleptophlebia ici au stade “émergent” (CS issus de truites du Haut Languedoc, avril 2023):
Lors de journées de printemps ensoleillées, les truites ne semblent parfois ne s’intéresser qu’aux moucherons, ici Empididés et quelques Simulidés (photo de droite). Il est indispensable de posséder des imitations simples mais bien conçues de ces bestioles quelque peu irritantes!
Plus rares que par le passé, les Ecdyonurus sont régulièrement au menu l’été avant les épisodes de grande chaleur. Lorsque vient l’étiage il y en a moins et ils disparaissent des CS:
Sur la même journée, CS de truites prises une fin d’après midi de juillet (pupes de trichoptères) et CS de truites prises au coup du soir (imagos des mêmes trichoptères)... Intéressant non?
Subimagos et imagos d’Epeorus sont régulièrement au menu au printemps et leur présence est pour moi un indicateur positif car en général la pêche est bonne!
A travers ces quelques photos de fourmis, vous noterez la diversité des profils et des tailles ainsi que la subtilité des couleurs des abdomens. Un casse-tête pour le monteur de mouches, en plus la pêche n’est jamais facile avec elles!
Sur certaines rivières où j’ai mes habitudes, en été, il arrive que pendant plusieurs jours consécutifs les fourmis soient l’unique nourriture des truites… sans modèle de mouche adéquat (qui peut varier d’une journée sur l’autre), la pêche sera maigre.
Lors d’un coup du soir du mois d’août 2022, découverte d’une variété de subimago d'éphémères très claires qui était passée sous mes radars depuis toujours alors que je pêche cette rivière depuis mon enfance! Les truites sont plus perspicaces que moi.
De belles photos de Trichoptères adultes, toujours utiles pour le monteur de mouches. Je crois pertinent de bien observer les couleurs et les nuances des abdomens de ces insectes pour optimiser les montages de sedges.
BWO, Sherry Spinner et leur nymphes… quand Serratella Ignita est de sortie les truites peuvent se montrer particulièrement sélectives...et ce à tous les stades de développement de l’insecte.
NE SOUS ESTIMONS PAS LES RETOMBEES D’IMAGOS
Trouvés dans un CS d’une truite de la Colagne (48) en juin, de minuscules imagos de baetidés (Centroptilum??) taille d’hameçon 22! Ces bestioles semblent indétectables, surtout à ce stade.
Pour le monteur de mouches, le stade imaginal est très délicat à travailler, surtout pour les petites espèces.
CS d’une trés grosse journée de pêche en juillet 2022 , l’été de la canicule (!) dans le Comminges (31).
Truites toute l’après midi fixées sur des imagos de baetidés de différentes espèces, pour la plupart de toute petite taille. À noter que tous les taxons sont des femelles. Le monteur de mouche doit tenir compte de ce genre d’observation.
Cas assez rare de présence exclusive d’imagos mâles de Rhithrogena Semicolorata dans un CS (photo de gauche). A droite, imagos femelles de baetidés estivaux.
DIPTERES ET CIE
Jolis petits diptères d’une truite de la rivière Aude (à gauche) et sur la photo de droite ce qui semblerait appartenir à la famille des Rhagionidés.
Les CS nous rappellent que les truites ne mangent pas que des insectes aquatiques et peuvent parfois nous surprendre!
Bibio Marci... mouche très importante fin avril et début mai, hélas de plus en plus rare dans les CS et au bord de l’eau. Leur déclin m’inquiète énormément.
Un pénible! Le chironome de début de saison (rivière Salat (09) mars 2019) :
Grand chironome d’eaux vives, rivière Garbet (09) avril 2017:
UNE ETAPE TRES IMPORTANTE: L’EMERGENCE
Sans rentrer dans la biologie des insectes aquatiques, le terme inapproprié d’”émergente” est un mot fourre-tout que les pêcheurs utilisent au quotidien mais connaissent peu dans les faits. Une excuse en cela : cette étape est difficile à observer dans la réalité d’une journée de pêche. Étape souvent très brève (grands Heptagénéidés par exemple) et fréquemment subaquatique (Trichoptères notamment).
Grace à notre pompe stomacale, les truites nous renseigneront beaucoup plus précisément en nous restituant des taxons à des stades de développement “émergents”. Voici quelques exemples intéressants:
Différentes espèces de subimagos du genre Rhithrogena s’extirpant de leur enveloppe nymphale (de gauche à droite et en bas : R. Diaphana, R. Semicolorata, R. Hybrida) :
Subimagos de Rhithrogena Diaphana à peine éclos... toujours une “émergente” pour le pêcheur mais plus tout a fait au même stade que sur les photos précédentes :
March Brown juste éclos... Même période sur des rivières différentes, pour une même espèce (?): la tonalité des couleurs peut varier. La différence d’altitude doit jouer sur les tailles et les couleurs, ce qui incite le monteur de mouches à dresser des variantes d’un même modèle:
Cas typique de truites ne s’intéressant qu’au stade “émergent”. March Brown, Olive Dun et Olive Upright (R.Semicolorata) à gauche, uniquement March Brown sur la seconde photo et Rhithrogena et Baetis sur la troisième:
La BWO (subimago de Serratella Ignita et autres éphémerellidés) pose beaucoup de problèmes au pêcheur lorsque les truites sont fixées sur le stade émergent:
En dehors de coup du soir, on remarquera une prédilection toute particulière pour les truites envers les trichoptères à ce stade . D’où la pertinence du concept “Sparkle Caddis” mis au point par Gary Lafontaine qui prend ici tout son sens.
D’autres exemples de trichoptères avec parfois, juste les exuvies…
Au printemps, les Epeorus juste éclos font le bonheur des truites...et le mien!
Les plécoptères, une grande famille oubliée
Dans l’ordre des Plécoptères, la fameuse February Red notamment (famille des Taenioptérygidés) se retrouve très régulièrement dans les CS de début de saison. C’est une mouche totem pour moi les deux premiers mois de la saison:
Fin de saison en Catalogne, ici des petits plécoptères que je n’avais jamais rencontrés dans les Pyrénées françaises (photo de gauche) et Nemouridés au mois d’avril dans la Montagne Noire (photo du bas). J’aime beaucoup les Plécoptères, ce sont des insectes qui intéressent les truites plus qu’on ne l’imagine.
Contrairement aux idées reçues, les grands plécoptères adultes sont également pris par les truites, mais pas dans tous les milieux, pas dans toutes les rivières.
On prétend régulièrement que les truites ne mangent pas les plécoptères de couleur jaune. Pour ma part, je les retrouve souvent dans les CS au printemps et parfois même de façon sélective comme sur cette photo. La Yellow Sally m’a d’ailleurs parfois sauvé de la bredouille, notamment sur le Garbet un jour de juillet 2019 où j’ai pu tester la pertinence d’un modèle offert par le Maestro Cyril Bailly.
QUAND LES TRUITES SE NOURISSENT SOUS L’EAU
Larve-nymphes de la famille des leptophlebeidés de différentes espèces, plus prisées que l’on ne l’imagine de mars à mai. Une bonne Pheasant tail (la vraie, celle de Sawyer) fait parfaitement le job:
En tout début de saison, la nymphe de Baetis Rodhani (et apparentés) est celle que l’on retrouve le plus fréquemment dans les CS:
De très nombreuses espèces de baetidés colonisent nos rivières, toutes intéressent vivement nos truites. Ce sont les nymphes que le monteur de mouches devra le plus étudier et imiter :
Le genre Rhithrogena est important, mais dans une mesure moindre car moins constant tout au long de la saison:
Deux différents genres d’ Ephemerillidés (BWO) genre Serratella (à gauche) et Torleya (à droite). Photo du milieu : serratella Ignita sur le point d’émerger.
Larve de mouche de mai (Ephemera Danica):
La présence exclusive de larves et nymphes de diptères ( chironomes, simulies etc..) dans les CS nous indique que la pêche sera fine et difficile:
Parmi les grandes larves campodeiformes de trichoptères, les genres Ryachophila (photo de gauche) et Hydropsyche (photo de droite) sont les plus recherchées par les truites:
N’oublions jamais que l’apparence ventrale de l’insecte diffère parfois fortement de la vision que l’on en a vu de dessus:
Les nymphes de Pale watery (Baetis Fuscatus et apparentés) sont déterminantes en fin de saison chez moi dans le Couserans:
La finalité de tout ça?
Après d’innombrables observations et prise de notes, on prend davantage conscience de ce que l’on doit obtenir une fois devant l’étau... C'est ce que nous verrons dans le dernier volet de la série!
