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Continuité écologique, biodiversité et patrimoine hydraulique

Continuité écologique

Depuis plusieurs années, la continuité écologique s’est imposée au centre de nombreux débats d’idées en matière de gestion de nos milieux aquatiques. Le sujet est vaste et complexe, car il demande à être abordé à la fois sur le plan technique, scientifique et idéologique. De même, la continuité écologique n’implique pas les mêmes enjeux et les mêmes usages, lorsque l’on se trouve en entrée d’un grand bassin hydrographique ou sur un ruisseau de tête de bassin versant. De ce fait, les prises de position très tranchées que nous pouvons régulièrement lire dans les médias ou les réseaux sociaux, relèvent avant tout de visions idéologiques voire de militantisme liés à une cause bien précise (« il faut sauver nos moulins » VS « il faut tout faire péter pour retrouver nos rivières sauvages »). Lorsqu’on prend le temps de lire les arguments des défenseurs (on n’est pas loin du lobbying d’ailleurs dans certains cas…) d’une cause ou d’une autre, et qu’on essaie d’avoir un regard objectif, on trouve des idées et questionnements tout à fait pertinents dans les différents « camps ». Alors pourquoi la continuité écologique est-elle autant controversée, sur quelle(s) base(s) les critiques se sont-elles fondées et continuent d’alimenter, presque quotidiennement, les débats ?

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Une naissance aux forceps

J’ai tendance à penser que l’origine de ce phénomène vient de la construction initiale de cette politique impulsée par la Directive Cadre Européenne sur l’Eau (2000/60/CE) puis retranscrite dans nos lois avec, souvenez-vous, l’étrange objectif d’exiger l’atteinte du bon état général des eaux dès l’année 2015… J’entends par « étrange » le fait qu’une politique puisse être aussi naïve de la complexité du fonctionnement de nos hydrosystèmes, de la façon dont nos sociétés ont historiquement bouleversé et modifié « nos eaux » et d’une absence totale de définition de ce que cette politique entend par « bon état général ». Celles et ceux qui la pratique depuis plusieurs années savent que par « général », on cible à la fois l’état chimique, physique et écologique de nos hydrosystèmes. Très bien sur le papier mais en pratique, qu’est-ce que cela signifie, comment le traduire en termes de politique opérationnelle de gestion aux multiples échelles spatiales et temporelles ?

Attardons-nous sur le cas de l’état écologique, qui va rapidement nous conduire à notre fameuse « continuité écologique » puisque le bon état écologique de nos rivières a été décidé d’être en grande partie focalisé sur notre capacité à restaurer ladite continuité écologique. Il faut reconnaître ici que définir un état « référence » pour l’ensemble de nos hydrosystèmes est un exercice d’une difficulté sans nom sur notre vieux continent ultra-anthropisé et il aurait probablement fallu 10 ans de débats pour aboutir à des consensus, qui n’auraient peut-être d’ailleurs jamais été trouvés !

Alors pour simplifier l’approche, et faire avancer le Schmiblick, il a fallu trouver du concret, de la matière chiffrable, de l’opérationnel rapide à mettre en œuvre et facile à évaluer en termes d’avancement. Car, oui, il faut le reconnaître, la politique « DCE » est avant tout une politique des chiffres, friande d’indicateurs, vert lorsque c’est bon, rouge lorsque c’est mauvais. Donc go pour la continuité écologique...

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Les heurts consécutifs lors de la mise en pratique

Et concrètement, comment cela a été mis en œuvre sur nos rivières ?

En quelques mois, pour ne pas dire quelques semaines, on a balancé aux Préfets, qui ont tout de suite délégués à leurs services compétents (DDT, OFB en première ligne), la responsabilité de sortir des listes prioritaires pour le rétablissement de la continuité écologique. Et c’est là que les choses se sont bien entendues compliquées car le premier constat a été que notre pays comptait des dizaines de milliers d’ouvrages transversaux (ou obstacles à la continuité écologique), et que nous étions loin de tous les connaître ! Mais l’agenda politique ne peut tenir compte de ce genre de nuances, les premières listes ont donc été établies essentiellement « à dire d’experts », sans avoir ni le temps de la concertation, ni le temps de bien réfléchir à ce qu’allait impliquer in fine la production de ces listes aux échelles locales.

Ainsi, des milliers d’ouvrages ont été identifiés et l’étape d’après (pour les ouvrages de la Liste 2) a consisté à devoir, dans un délai initial de 5 ans (maintes fois repoussé depuis) à « mettre en conformité » ces ouvrages au titre de la continuité écologique. Pour simplifier, mettre en conformité signifie supprimer l’ouvrage ou l’équiper d’un dispositif permettant d’assurer la continuité (i.e piscicole et/ou sédimentaire).

Il s’agit d’un descriptif très rapide et un peu caricatural, mais cela permet de montrer comment cette politique a été initiée et de mieux comprendre les débats qui ont émergé par la suite. Attention, l’idée n’est pas ici de discuter du bienfondé de la restauration de la continuité écologique en tant que telle, simplement de la manière dont la politique a été mise en place et déployée sur les territoires.

Dans de nombreuses structures de gestion locales, des voix se sont rapidement élevées pour s’insurger de la rapidité des choses, de notre manque de recul sur les problématiques en jeu, des trous dans la raquette sur le référencement des ouvrages. Les inquiétudes exprimées n’avaient pas pour objet d’empêcher « l’action », mais elles questionnaient cette volonté soudaine de passer en priorité n°1 la continuité écologique, quel que soit le contexte local.

Et c’est probablement là que le bât a blessé. Sur de nombreux territoires, la continuité écologique s’est imposée naturellement et de façon consensuelle. Il s’agit généralement des territoires liés à la présence des espèces amphihalines et sur lesquels la restauration de la continuité écologique est une priorité d’action bien identifiée depuis les années 1990 (voire 1970 sur certains bassins). Mais ailleurs, là où les enjeux étaient moins directement identifiables et intégrés dans les politiques déjà en place, le déploiement de la continuité écologique n’est pas forcément « aller de soi », et pour cause, elle se basait là sur des arguments moins implacables et surtout moins construits. En particulier, définir vers quel fonctionnement de rivière souhaitons-nous tendre et pour quel gain biologique ? Une telle réflexion ne peut être menée à une échelle nationale car elle doit tenir compte de la diversité et de la singularité des contextes locaux. Mais probablement aurions-nous gagné à construire cette réflexion en discutant des notions de « référence » et des objectifs en termes de « restauration ». Sans cela, difficile de construire une démarche globale cohérente et d’obtenir des consensus aux échelles locales. Quelle est la rivière que nous voulons ? Quelle biodiversité locale souhaitons-nous conserver ou restaurer ?

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Un besoin de pragmatisme et de cohérence

Je pense que c’est sur ce terreau là que ce sont développées les prises de position radicales et les revendications anti-continuité. Il faut aujourd’hui reconnaître qu’avoir voulu, indifféremment sur tous types de territoires, imposer la politique de continuité écologique était une erreur, probablement peu efficace en termes biologique/écologique et contre-productive à l’échelle socio-culturelle. Il faut sortir des positions dogmatiques, revenir au concret et redonner une place plus importante aux échelles de décision locale dans nos actions.Tenons compte des retours d’expérience et valorisons les situations pour lesquelles la restauration de la continuité écologique a fourni des résultats probants en termes de fonctionnalité globale de nos eaux.

Prenons pour exemple les fleuves côtiers normands sur lesquels la politique d’intervention a permis une restauration continue de plusieurs axes migratoires à grands migrateurs. Par l’effacement d’ouvrages, des habitats favorables à la reproduction ont pu être restaurés. Sur ces fleuves, les réponses biologiques et écologiques sont indiscutablement positives et témoignent du fait que la continuité écologique peut être un levier efficace d’action pour restaurer la fonctionnalité d’une rivière et les populations piscicoles qui lui sont liées.

A l’inverse, sachons faire preuve de recul et de critique sur d’autres retours d’expérience qui ne fonctionnent pas ou n’atteignent pas les résultats escomptés :

L’absence de résultat peut s’expliquer par de multiples facteurs et, notamment à court terme, elle ne doit pas forcément être considérée comme négative en termes d’évaluation. Mais cela doit amener à s’interroger sur ses facteurs explicatifs pour en tenir compte dans la façon de faire évoluer notre gestion. On devrait par exemple mieux tenir compte aujourd’hui de la logique aval-amont lorsqu’on travaille sur des ouvrages ciblés pour les grands migrateurs. Il est prioritaire de valider l’efficacité maximum des actions réalisées sur les premiers ouvrages depuis la mer avant de déployer sans réserve des efforts d’aménagements sur des ouvrages localisés sensiblement plus en amont sur les axes migratoires. L’effet cumulé des retards à la migration, la sélectivité des passes à poissons, même bien conçues, doivent être intégrées dans nos stratégies d’action. Sans quoi nous risquons de mobiliser d’importants efforts pour ne potentiellement jamais observer le résultat attendu (je connais certains ouvrages où l'on risque d’attendre les aloses encore quelques décennies…). Autre exemple, il faudrait lier de façon plus opérationnelle la continuité écologique et la qualité/quantité des habitats rendus disponibles. Rouvrir des dizaines de kilomètres de rivières n’est, en soi, pas forcément synonyme de réouverture d’habitats favorables pour les espèces cibles. Sur ce point, l’effacement stratégique de certains ouvrages prend tout son sens. Pour restaurer de la fonctionnalité, il ne faut pas que restaurer de la continuité, il faut aussi restaurer de l’habitat !

Sur les rivières non-concernées par les enjeux amphihalins, nous pourrions affiner les diagnostics afin de mieux évaluer les enjeux liés à la continuité écologique. Cette évaluation passe forcément par une connaissance accrue des milieux et des pressions qui s’y exercent. Nous devons être davantage capables sur nos territoires de hiérarchiser les enjeux et définir nos programmes de gestion locale pour agir en priorité sur les facteurs les plus impactants (et je ne crois pas à ce titre que nous y parviendrons grâce aux réseaux de suivis DCE…).

Dans le contexte de changement climatique qui va exacerber les effets des pressions sur nos masses d’eau, cette priorisation devient indispensable, sans quoi nos actions diminueront encore en efficacité. Citons l’exemple très actuel de la ressource en eau. La gestion quantitative de cette ressource est devenue une très grande priorité sur bon nombre de bassins versants (caricature facile : une passe à poissons sans eau pour l’alimenter n’a pas grand intérêt). Elle va nécessiter de s’attaquer à des enjeux difficiles à aborder du fait des lobbyings en place et en premier lieu nos modes de production agricole. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut plus agir sur les autres paramètres, mais à budget constant (voire à la baisse dans les Agences de l’eau), il faudra bien passer par cette priorisation. Si nous disposons des bons diagnostics, que nos efforts d’action sont en cohérence avec les enjeux à échelle locale, il y aura alors la légitimité et les arguments pour travailler sur la continuité écologique en réduisant les levers de bouclier.

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Une question de bon sens

Evoquons pour terminer les questions relatives aux interprétations divergentes des notions de « biodiversité » ou de « restauration des milieux aquatiques ». Ces questions interviennent régulièrement dans le débat, notamment par la voix de M. Christian Lévêque. Elles me paraissent particulièrement intéressantes à aborder dans la définition de nos stratégies de gestion à court comme à long terme. Je pense en effet que nous échangeons trop peu sur ces questions et, là encore, cela aboutit à des positionnements radicaux, souvent caricaturaux et contre-productifs. M. Lévêque fait souvent référence à la nature anthropisée, nos écosystèmes co-construits par les activités humaines et parle de « jardiner » plutôt que de « gérer » nos milieux. Il évoque également régulièrement notre rôle en tant que « créateur » de biodiversité, et fustige ainsi les faux procès réguliers qui placent l’homme systématiquement en « destructeur ». Et de citer en exemple le delta de Camargue, le lac du Der (sur la Marne) ou encore le Marais Poitevin.

Dans cette pensée, il accuse la politique nationale de continuité écologique de vision dogmatique, construite autour d’un idéal de retour à un état sauvage de nos hydrosystèmes. Sa position est largement partagée et relayée par les défenseurs du patrimoine hydraulique français (i.e les moulins) qui voient en leur chaussée de multiples vertus, paysagères, culturelles mais également écologiques. Si j’apprécie bon nombre de questions soulevées par M. Lévêque sur ces notions de biodiversité et de restauration/conservation, je bloque en revanche sur les arguments rapidement caricaturaux qu’il avance pour réfuter d’un trait la politique nationale de continuité écologique. A le lire, et je pourrais également citer les écrits réguliers de différents membres de l’association des moulins de France, la continuité écologique se résumerait par le fait de faire sauter des barrages pour une poignée de poissons adoubés des pêcheurs sportifs dont l’avenir est de toute façon condamné par le changement climatique ! Bon, OK, là je caricature la caricature, mais on n’en n’est pas si loin...

M. Lévêque nous parle souvent de bon sens dans ses articles, vous savez, le vieux bon sens de nos aïeuls qu’on vient opposer à la technocratie de nos ingénieurs en mocassins. Parlons « bon sens », justement, pour évoquer ce que nous pourrions entendre par « biodiversité » et « restauration écologique ». Le bon sens ne devrait-il pas nous conduire à construire nos modes de gestion en tenant simplement compte des spécificités locales naturelles de nos écosystèmes (latitude, altitude, climat, géologie,…) ? Celles mêmes qui sont à la base de l’organisation du vivant et qui conditionnent sa répartition et sa diversité ! N’est-il pas de bon sens, sur une tête de bassin versant, de chercher à privilégier la conservation des espèces inféodées à ces milieux ? Lorsqu’on travaille sur ces milieux, on va ainsi cibler les espèces affectionnant les eaux plutôt froides courantes et bien oxygénées : la truite de rivière, le chabot, la lamproie de Planer, l’écrevisse à pattes blanches ou encore la moule perlière. Et le bon sens devrait alors conduire le gestionnaire à orienter ses actions pour la conservation ou la restauration de ces espèces.

Cette vision de bon sens n’apparaît pour autant pas être partagée par M. Lévêque et les défenseurs de moulins qui militent pour une approche paysagère et intégratrice des modifications profondes de nos écosystèmes en lien avec les activités humaines. On pourrait à ce titre, voir d’un bon œil la biodiversité atypique locale apportée par une retenue associée à un ouvrage transversal. Pourquoi la perche ou la carpe n’aurait-elle pas la même valeur en termes de biodiversité que la truite de rivière ou le chabot ? D’où l’intérêt de revenir au bon sens des spécificités locales de nos écosystèmes. Préserver la biodiversité c’est justement préserver la diversité du vivant associée à la diversité des milieux. Et je ne vois pas ce qu’il y a de dogmatique à privilégier des espèces rhéophiles sur des têtes de bassins ! Sachant que la biodiversité inféodée aux retenues des chaussées trouve largement ailleurs, généralement plus en aval sur le bassin versant, de quoi se développer. A l’inverse, les espèces inféodées aux têtes de bassin n’ont d’autres habitats de vie… que les têtes de bassin !

On va alors nous servir que tout cela est une vision idéaliste (Le gang de la clé à molette sur le retour !) et figée, que les milieux évoluent, a fortiori avec le changement climatique. A l’inverse, on peut penser que ce contexte renforce la nécessité de rendre la capacité de résilience à ces milieux et ces espèces qui vont subir à court terme les effets de ces changements. C’est d’ailleurs selon moi la seule voie à suivre dans la perspective de conserver cette biodiversité aquatique.

Petite digression, je vous conseille la lecture d’un article très récent (voir ici) qui traite justement de l’effet des petites retenues sur la thermie des rivières. On y apprend ainsi que sur 30 ouvrages étudiés (de 0.4 à 15m de hauteur de chute, 5m en moyenne), près de 70% d’entre eux engendrent une augmentation de la température de l’eau en été (0.20 à 5.25°C) par rapport à l’amont. On peut lire également que ces effets peuvent être mesurés en moyenne sur 1.3 km en aval desdites retenues. Donc oui, la thermie des rivières est un enjeu crucial de demain pour la conservation de notre biodiversité aquatique et oui, dans ce cadre, l’effacement d’ouvrages (même associés à des petites retenues) peut être une action efficace. Fin de la digression.

Bien entendu, pour agir de la sorte, il nous faudra, pour cet exemple, mieux connaître le régime thermique de nos cours d’eau afin de cibler les retenues les plus impactantes, identifier les apports thermiques d’eau froide pour les protéger,… Agir en connaissance de cause, sans dogme, avec du bon sens ?

Les controverses sur la continuité écologique ne s’éteindront pas demain mais les débats qu’elle suscite ont des vertus, celles d’obliger à se poser les questions de bases avant d’agir : s’accorder sur les références, définir clairement les objectifs, se doter des moyens pour suivre et évaluer. Elles nous mettent également devant une vérité douloureuse à reconnaître, une carence d’efficacité dans les programmes de gestion/conservation des milieux aquatiques. Une vérité, un constat qui reste à partager pour tenter d’agir différemment. Concentrer les efforts (techniques/financiers) sur les paramètres les plus limitants pour les milieux (disponibilité de la ressource en eaux, contaminants chimiques...etc), évaluer les actions, avoir le courage de reconnaître lorsque les résultats ne sont pas bons et revenir sur ces actions pour en améliorer l’efficience, avant de s’engager sur de nouvelles actions. Renforcer la résilience des milieux face aux changements globaux rapides.

J’espère également qu’au travers des critiques sur la continuité écologique, nous saurons redonner une place centrale à la science comme aide à la décision et, enfin, redonner plus de liberté et plus de souveraineté à la gestion locale (le bassin versant) qui constitue LA bonne échelle pour agir en cohérence. C’est du bon sens ça mon vieux !!!

 

texte et photos de l'auteur

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A propos de l'auteur

Yann est originaire de Lyon et vit à Morzine aujourd'hui. Il pêche depuis l’âge de 6-7 ans après avoir attrapé le virus grâce à ses stages de pêche estivaux à l’…