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32 barrages, 6 500 km et une morsure : l'histoire d'une Steelhead de l'Idaho !

steelhead

La scalimétrie, l’otolithométrie, la génétique, la traçabilité individuelle par télémétrie passive (RFID, Pit-Tag) sont autant d’outils qui ont été développés par les scientifiques pour mieux comprendre la vie des poissons, le fonctionnement de leurs populations. Cette connaissance nous éclaire et nous guide dans les modes de gestion à mettre en œuvre pour conserver ou restaurer notre patrimoine piscicole.

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Pour illustrer et valoriser l’intérêt de mettre en œuvre ces outils, voici un exemple très parlant qui nous est offert par MICAH DAVISON, Fisheries Coded Wire Tag Technician au Fish and Game Department de l’Idaho (Etats-Unis). Plus particulièrement, c’est une truite arc-en-ciel (dite « steelhead ») qui nous l’offre ! Voici ce qu’elle nous raconte :

La steelhead est la forme migratrice de la truite arc-en-ciel. Elle est par conséquent itéropare, ce qui signifie qu’un même individu se reproduit plusieurs fois au cours de sa vie, et effectue donc potentiellement plusieurs migrations anadromes (pour aller rejoindre ses frayères) et catadromes (pour retourner à l’océan après la fraie).

Sur la Snake river, les migrations de saumons et de truites sont suivies depuis des décennies par le Idaho Fish & Game au niveau du barrage de « Lower Granite ». Chaque migrateur piégé au niveau de la station de comptage est marqué à l’aide d’un pit-tag. Quelques écailles sont prélevées, ainsi qu’un petit morceau de nageoire pour réaliser des analyses génétiques. Grâce à ce mode opératoire, il a été possible de retracer l’histoire d’une truite arc-en-ciel steelhead récemment piégée à Lower Granite (2018).

Premièrement, nous savons que c’est une femelle et que celle-ci est âgée de 8 ans. Mais vous allez voir qu’on peut en savoir bien plus sur son histoire !En effet, rien qu’à la lecture de ses écailles, il est possible non seulement d’estimer son âge mais également de rétro-calculer sa croissance annuelle, d’identifier ses séjours dans l’océan et de comptabiliser ses actes de reproduction (voir illustration ci-dessous).

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écaille steelhead
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Copyrights : Idaho Fish & Game
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Donc, pour commencer, notre steelhead a éclos de sa frayère à l'été 2010. Elle est restée en rivière jusqu'en 2012, date à laquelle elle a réalisé sa première migration catadrome pour rejoindre l'océan. Elle a ensuite passé deux ans à se nourrir au large dans l'océan Pacifique (régime alimentaire essentiellement ichtyophage), avant de retourner à sa rivière natale à l'automne 2014. A l’issue d’une longue et périlleuse migration, elle a réussi sa première reproduction au printemps suivant.

Ayant survécu au périple et au frai, elle est retournée dans l'océan Pacifique sans attendre pour y passer une nouvelle année à se nourrir (la cantine est bonne, sa croissance est bien plus importante que si elle était restée en rivière). La voilà qui retourne en eau douce à l'automne 2016 pour frayer à nouveau le printemps suivant.

Notre migratrice est vaillante, elle survie à ce nouveau périple et à cette nouvelle débauche d’énergie pour sa reproduction. Alors, elle répète encore le long voyage aller-retour vers l'océan… pour migrer à nouveau à l'automne 2018, migration durant laquelle elle est capturée par Micah dans le système de piégeage scientifique du Lower Granite Dam. A cette occasion, Micah mesure et pèse notre truite (elle fait 66 cm), la marque à l’aide d’un pit-tag, avant de la relâcher pour qu'elle rejoigne ses frayères. Le pit-tag (pour passive integratred transponder) est une petite puce permettant d’identifier un individu tout au long de sa vie grâce à un code alphanumérique unique. Ces Pit-tag ou puces RFID sont de différentes tailles (12 à 32 mm) et permettent de marquer toutes tailles de truites à partir de 6 cm. Pour schématiser, il fonctionne comme un code-barre dans un supermarché et sans batterie, d’où sa miniaturisation (voir photo). Il délivre son code unique dès lors qu’il rentre en contact d’un champ électromagnétique délivré par une antenne (ou une zapette, comme au magasin !). C’est un outil aujourd’hui très utilisé dans la traçabilité du vivant, de la steelhead en passant par votre chat…

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Pit-tag
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Au passage, les opérateurs en charge du suivi scientifique à Lower Granite ont remarqué qu’elle avait souffert (et survécu) à une morsure de phoque !

Depuis cette capture en 2018, notre steelhead n’a jamais été recapturée, mais son pit-tag nous permet de continuer d’en savoir plus sur elle. Ainsi elle a été détectée au barrage de Little Goose Dam (toujours sur la Snake river) au printemps 2019, alors qu'elle effectuait sa migration pour rejoindre une énième fois l’océan ! Quatre mois plus tard, incroyable, elle est à nouveau détectée au barrage de Bonneville (Columbia river), puis deux mois plus tard au barrage de Lower Granite. Elle a donc survécu, encore, à tous les dangers qui jalonnent ses périples.

Au total, cette « petite » truite arc-en-ciel femelle (les spécimens supérieurs à 1 mètre ne sont pas rares !) a parcouru près de 6 500 km de rivière au cours de sa vie, soit plus d'un dixième du tour de la planète, sans compter les kilomètres parcourus lors de sa vie dans l'océan ! A chaque migration, elle a réussi à franchir les 8 barrages qui se trouvent entre l’océan et ses frayères, à la montaison et à la dévalaison évidemment… Au cours de sa vie notre steelhead a donc franchi 32 fois des barrages ! Elle a creusé 3 fois (très probablement 4) son nid pour la fraie et pondu a minima 9 000 œufs. C’est ce qu’on peut appeler « une bonne génitrice »…

Quelle incroyable histoire n’est-ce pas ? Et encore, on ne livre là qu’une toute petite partie des informations et des connaissances acquises au travers de l’histoire de cette truite (temps de migration, franchissabilité des 8 barrages en montaison et en dévalaison, homing, itéroparité, …). Tout cela raconté par une écaille, un morceau de nageoire et un pit-tag de 23 mm !

A propos de l'auteur

Yann est originaire de Lyon et vit à Morzine aujourd'hui. Il pêche depuis l’âge de 6-7 ans après avoir attrapé le virus grâce à ses stages de pêche estivaux à l’…