DES INSECTES ET DES PLUMES - March Brown, théorie et pratique

March brown

En voici une mouche qui génère bien des fantasmes ! Dès le début du mois de mars, nous souhaitons tous nous retrouver face à ce petit phénomène de la nature qui est l'éclosion de la "grande brune de mars", cette fameuse March Brown. L'étude de cette mouche, bien que capitale chez nous en France, a été relativement délaissée par la traditionnelle littérature anglo-saxonne, et pour cause: le substrat des chalks-streams n'est pas très favorable à leur épanouissement... il faut du cailloux ! Halford la cite toutefois et conseille son emploi pour imiter "Ecdyonurus Venosus"... La systématique naturaliste ayant considérablement avancé depuis les débuts du 20ème siècle, chaque pêcheur un peu féru de naturalisme et d'entomologie (même sommaire) sait, ou devrait savoir, que notre bel et brun insecte appartient au genre "Rhithrogena" et en est le représentant le plus célèbre. Ici au mois de mars, au moment même ou la saison démarre, le mot "March Brown" est dans toute les bouches, tous en parlent, en rêvent, l'espèrent ! A l'usage, peu la connaissent... Essayons donc d'y voir un peu plus clair à propos de LA bestiole !

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peche en sèche
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March Brown ou Olive sombre ?

De la fin de l'hiver aux premiers jours d'avril, la March Brown forme, avec la "grande olive" (Baetis Rodhani et consorts...), le duo gagnant des éclosions d'éphémères qui incitent les truites à se mettre en position sur les zones appropriées et bien souvent à gober... et c'est bien cela qui nous intéresse n'est-ce pas !?

J'ai bien souvent remarqué que beaucoup de pêcheurs (et pas que des jeunes ! et pas que des débutants !) confondent fréquemment ces deux éclosions, ce qui est dommageable car leurs caractéristiques propres ne sont en rien comparables si on tient compte de la stratégie de pêche. En effet, les baetis et nos rhithrogenas ont des moeurs bien distinctes et celui qui possède au coeur le désir d'établir un lien direct entre naturalisme et action de pêche, saura trouver dans ces arguments des éléments probants de réussite... intellectuellement tout du moins. Pour les autres, ceux pour qui ce genre de considération est soit trop détaillé, soit superflu, je ne peux hélas plus rien pour eux.

Avant d'aller donc plus loin dans le propos, il me paraît essentiel d'éliminer tout risque de confusion entre notre March Brown (Rhithrogena) et sa rivale la large dark olive - ou olive, spring olive, blue dun - (Baetis). Je ne me baserai ni sur la taille, ni sur la couleur qui sont des critères somme toute extrêmement relatifs. Encore moins en ayant recours à une leçon d'entomologie pure, science passionnante s'il en est, mais dont les détails ardus et imperceptibles dépassent de trop loin le cadre de la pêche. Et d'ailleurs, combien d'entre nous amènent avec eux au bord de l'eau une loupe binoculaire et tout l'attirail du parfait petit entomologiste? Je préfère faire appel à de l'“entomologie de pêche" : un empirisme de terrain qui intègre une marge d'erreur scientifique mais qui est suffisamment rigoureux pour donner des réponses éclairantes sur la vie, les habitudes et la détermination des insectes qui nous intéressent.

Une façon sure, absolue, sans aucune faille pour rassurer le profane dans son diagnostic passe par l'étude des ailes :

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ailes march brown
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Chez les Baetis, les ailes sont peu nervurées et surtout longitudinalement. Chez les Rhithrogenas, elles sont nervurées de façon très apparente et aussi bien longitudinalement que transversalement. Mais surtout, surtout, les ailes postérieures des baetis sont minuscules (difficiles à percevoir à l'oeil nu si l'on ne possède pas des yeux de lynx), de forme éliptique avec une saillie en forme d'épine sur le bord supérieur, très faiblement nervurées. Chez Rhithrogena, et comme pour toute la famille des Heptagénéidés, les ailes postérieures sont très apparentes et leur taille correspond à peu près à un tiers de la longueur de l'aile antérieure. On n'a plus d'excuse, on ne peut plus se tromper ! Ce seul critère permet de discriminer à coup sur une March Brown d'une olive... il est indubitable et à la portée de tous. Je connais néanmoins quelques pêcheurs qui n'ont jamais ouvert un livre mais qui ne se trompent jamais d'éclosion, distinguant l'une de l'autre comme ils distingueraient un labrador d'un caniche sans jamais avoir été juges lors d'un concours canin. Abstenez vous toutefois de leur demander le nom latin de la bête... Ces pêcheurs là deviennent rares et c'est bien dommage.

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march brown
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March Brown, présentation

La March Brown est un éphémère de la famille des Heptagéneidés et du genre Rhithrogena, ses larves sont de forme pétricole et vivent sous les galets dans des eaux courantes de bonnes qualité. Dans l'ensemble, il s'agit d'un éphémère plutôt de grande taille (11 à 13 de taille d'hameçon pour se servir de repère), d'un aspect robuste, possédant deux cerques brunes. Comme dans presque tous les cas chez les éphémères, les mâles sont sensiblement plus petits que les femelles. Une astuce aussi pour différencier le genre Rhithrogena des autres Heptagéneidés est d'observer un point ou une tache plus ou moins allongée au milieu du fémur des pattes moyennes et postérieures. La présence avérée de cette tache disqualifie de fait le genre Ecdyonurus et le genre Epéorus (avec qui beaucoup les confondent) et nous conforte dans notre diagnostic pour le genre Rhithrogena. Ce fait est observable à l'oeil nu.

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Les subimagos ont l'abdomen de couleur brun-caramel à brun-tabac cerclé de beige clair, le thorax brun foncé et les ailes gris sépia nettement nervurées de gris foncé.

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march brown
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march brown
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RHITHROGENA GRATIANOPOLITANA - Imago femelle
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Les imagos sont bruns/rouges aux ailes irisées et transparentes. Ils ressemblent par leur aspect et leur vols aux imagos des Ecdyonurus les plus communs. Les femelles portent des oeufs de couleur crème à l'extrémité de l'abdomen au moment de la ponte. 

Selon mes travaux de taxonomie, je pense pouvoir rapporter ici la présence de 2 espèces de March Brown : la "vraie" (Rhithrogena Germanica) et la "petite" (possiblement Rhithrogena Gratianopolitana). Je n'ai pas décelé de différences notables dans leur façon d'éclore ainsi que dans leurs moeurs.

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March brown
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march brown
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Les deux espèces semblent intéresser de la même manière les truites. Bien que j'ai pu observer l'éclosion simultanée des deux espèces, R. Germanica paraît désormais plus rare (certains entomologistes parlent de régression de l'espèce en France) et plus encline à coloniser les grandes rivières, voire leur partie aval si le milieu le permet. R. Gratianopolitana semble encore éclore massivement mais préfère je crois, le cours supérieur des rivières moyennes. Germanica est plus grande (hameçon de 11) et sa dominante de couleur est dans les "bruns chauds". Gratianopolitana est plus sombre, sa couleur brune tire sur l'olivâtre plutôt foncé, et pour l'imiter, un hameçon de 12 voire 13 me semble convenir. La nervuration des ailes diffère aussi, plus dentelée et marquée chez la "vraie", plus uniforme chez la "petite", mais ce sont des détails infimes...

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Une éclosion singulière

L'éclosion de March Brown est ce que je nomme une éclosion brutale. Tout paraît calme sur la rivière quand brusquement, les mouches apparaissent, de plus en plus nombreuses, pour parfois atteindre une effervescence sans pareille. Si les truites sont disposées, aux premiers gobages souvent discrets, s'enchaînent les suivants, plus rageurs, comme furieux... c'est l'apothéose ! Très vite, tout retombe et le calme semble se réinstaller. Cela se passe dans un temps éclair. Parfois, on se prend à se demander si l'on n'a pas rêvé. Par soucis d'efficacité, il est nécessaire d'être très pragmatique dans le choix de la mouche.

Je m'explique : la brièveté du phénomène impose une perte de temps minimum... D'après mon expérience, l'éclosion par elle même dure en moyenne 20 minutes, ce n'est donc pas le moment de changer dix fois de mouche. Il faut savoir où l'on va et traiter la situation avec peu de modèles... 2 ou 3 me suffisent, mais précis. Il faut bien comprendre que pour l'éclosion de cet insecte, c'est le subimago et la nymphe montante qui obnubilent les truites, le contenu stomacal des poissons pris au coeur de l'éclosion nous le confirme.

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eclosion march brown
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March brown
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Quelles imitations ?

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march brown
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Le terme d'"émergente" étant un fourre-tout impropre, notamment pour les heptagéneidés, j'éviterais par conséquent de l'employer ici. Deux modèles de subimago font mon bonheur, j'ai très rarement l'occasion de recourir à un troisième. En voici les détails : la mouche que j'utilise en priorité est un modèle inspiré par la collection de Jean-Louis Poirot, corps en quill brun et le reste en coq dans les tonalités de l'insecte. Outre le classicisme absolu de ce modèle, il a une qualité essentielle à mes yeux, c'est sa relative bonne flottabilité lorsque l'on enchaîne les prises, on ne perd donc pas un temps précieux à sécher la mouche ou à en changer, surtout lorsque le temps est maussade comme souvent en mars. C'est toujours ce modèle que j'utilise en premier lors de ce type d'éclosion.

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Mon second modèle est un genre de parachute (paradun), plus subtil, flottant plus bas sur l'eau avec une aile opaque en CDC. Très prenante aussi, mais moins pratique, elle se sèche moins facilement.

 

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march brown parachute
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Stratégie de pêche 

La March Brown n'éclot pas n'importe où sur la rivière, certaines zones sont nettement plus favorables que d'autres. Elle peut éclore en nombre sur un poste et le pêcheur peut assister aux gobages que cela provoque sans que rien ne se passe sur des centaines de mètres en amont et en aval de ce même poste. Celui qui connaît sa rivière et les habitudes des créatures qui l'habitent peut ainsi anticiper et gérer efficacement sa séance de pêche.

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Le poste type où éclot notre Rhithrogena est souvent une plage au courant vif dont l'amont du courant principal est bordé de gros rochers, de préférence anguleux. Et, paramètre très important il me semble : la profondeur d'eau de la zone concernée doit être supérieure à la moyenne haute de la rivière que l'on observe. Il est intéressant d'observer que les postes à march brown coïncident avec ceux où vivent les truites dont la taille est aussi dans la moyenne haute du même cours d'eau.

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eclosion
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Si l'on pêche avec des mouches crédibles, les truites montent assez facilement, les refus sont rares et la réussite passe par une bonne gestion du temps. Il faut surtout être au bon endroit au bon moment, autour de 13h. Toutefois, en de rares occasions, les truites peuvent se montrer compliquées et la résolution de l'équation peut tourner à l'énigme. J'avance à cela deux voies à explorer. Voici la première :

  • la "vraie"et la "petite" éclosent de façon simultanée, le modèle n'est alors pas en cause, mais les truites sont très regardantes sur la taille, il faut donc veiller à varier la taille de nos meilleures imitations.
  • L'autre hypothèse suppose que certains individus présentent des difficultés à éclore, ayant du mal à se débarrasser de l'enveloppe nymphale, qui bien souvent englue une aile et condamne l'insecte. Cela arrive régulièrement notamment avec la "petite". On peut facilement imaginer que cette proie plus facile soit prioritaire pour certaines truites rétives. Il faut donc posséder un modèle qui répond à ce type d'exigence et je me suis largement inspiré des travaux de Pierre Miramont afin de créer mon propre modèle de "march brown mal éclos".
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nymphe march brown
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Il peut exister d'autres situations complexes, mais on ne peut pas tout maîtriser... Pendant la période où les truites se nourrissent de march brown, je constate que dans 80% des cas, c'est le subimago qu'elles chassent et c'est sur ce stade que le monteur de mouche doit se focaliser.

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spinner march brown
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L'imago, un joker de choix

Il n'est quand même pas superflu d'avoir un bon modèle d'imago dans sa boîte. Pendant les éclosions, l'imago ne nous est pas utile. Mais comme je l'ai dit plus haut, l'éclosion de March Brown est brutale et aléatoire... Par contre, les jours sans mouche, il est intéressant, lorsque nous sommes contraints de pêcher l'eau, d'utiliser une bonne imitation d'imago.

Pour le spinner, il est nécessaire que le montage soit léger et dressé sur un hameçon fin de fer. Deux hackles de qualité (un roux, un gris acier) sont à mon avis un plus mais il ne faut surtout pas charger la collerette. Quatre tours au total sont largement suffisants. Le bon volume, la brillance des hackles sont des éléments importants. Une soie fine et brune combinée à des tonalités "vieux rose-pâle" pour l'abdomen me semble être le compromis le plus à même à séduire les truites.

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Forcément, c'est une autre pêche, moins prolifique sans doute, moins spectaculaire... mais plus subtile je pense, plus intuitive. J'en profite pour ouvrir une petite parenthèse : Amis moucheurs, avant d'attacher une enclume à votre bas de ligne lorsque "ça ne gobe pas", essayez donc avant un bon vrai spinner... au moins pendant 30min, pour voir, pour la beauté du geste... vous serez surpris parfois !

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spinner march brown
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Je parlerai peu de la nymphe, il me semble qu'elle est prise pendant la phase ascendante qui se fait dans la lame d'eau en plein courant. Cette étape se fait rapidement et je n'ai pas eu jusqu'à présent la nécessité de concevoir un modèle de nymphe très spécifique. Si toutefois la situation impose l'emploi d'une nymphe, une pheasant tail de la taille adéquate fait très bien l'affaire.

Ce petit recueil informatif est le fruit d'une expérience issue de rivières du sud de la France, en particulier des Pyrénées Centrales où pendant plus de 35 saisons, j'ai observé, recueilli et admiré ces magnifiques insectes. Nul doute que le propos y soit relatif et que des confrères habitués à d'autres régions pourraient nous amener des informations complémentaires... voire contradictoires ! Nul n'est omniscient.

La March Brown est un éphémère passionnant, aussi stimulant pour les pêcheurs que pour les truites... et les monteurs de mouches ! Sachez profiter des joies que procurent leurs éclosions, de leur vol empreint de charme au sortir de l'hiver... Le réchauffement climatique croissant et l'agro-industrie sont sur le point de sceller leur destin à jamais. Leur survie est peut être en suspends... Chérissez leur présence ! Les retrouver chaque année pendant ces quelques semaines où l'hiver passe le relais au printemps me permettent, bon an mal an, de croire et d'espérer encore un peu en ce monde !

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LES FICHES DE MONTAGE MARCH BROWN : 

Il existe 1001 manières de monter les March Brown, voici mes 3 modèles favoris :

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Montage march brown
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1. MARCH BROWN  (classique)

  • Hameçon Kamasan B405 n°12
  • Soie de montage Veevus 14/0 brune B09
  • Cerques : fibres de pelles de coq limousin gris rouillé foncé
  • Corps en quill ginger ou brun Polishquills
  • Ailes en pointe de hackle chinchilla gris
  • Collerette : hackle corrézien gris-tabac
  • Tête en soie de montage brune, vernie
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Montage March Brown
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Montage march brown
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2. MARCH BROWN PARADUN

  • Hameçon Kamasan B405 n°12
  • Corps en soie de montage Uni-thread 6/0 camel
  • Cerclage en fil Gutermann Col 415 (couleur paille)
  • Cerques : 2 poils d'élan
  • Post : Fibres de CDC sépia naturel et juste quelques fibres de canard woodduck
  • Collerette : hackle "dark honey dun" aux reflets cuivre
  • Thorax: léger dubbing "life cycle brown"
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Montage march brown
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spinner march brown
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3. MARCH BROWN (spinner)

  • Hameçon TMC103 BL n°13
  • Soie de montage Veevus 14/0 brune B09
  • Corps : fil Metler couleur chair cercle par la soie de montage
  • Cerques : fibres de pelles de coq limousin gris rouillé foncé
  • Ailes : pointes de lancette pardo crudo fixées à 45°
  • Collerette : un excellent hackle roux moyen et un gris acier corrézien
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Spinner march brown
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J'ai détaillé chaque matériau, mais il va de soi que l'on peut substituer la plupart d'entre eux, l'essentiel étant de bien comprendre vers quoi l'on doit tendre !

Marryat Tactical Pro

A propos de l'auteur

A 47 ans, Christian fait partie de ce que l'on pourrait appeler les "pêcheurs-naturalistes ". A une époque où le culte du nombre et de la taille des…