PLC Pêche

1981 - 2021 : entre nostalgie et révolte

Pêche truite

Tout petit dejà les vieux me disaient que les truites avaient disparu ! “... si tu avais pu voir ce qu’il y avait il y a 10 ans !! ”

Sur tous les terroirs depuis 45 ans et plusieurs fois par saison, pour peu que je croise un type n’ayant que quelques années de plus que moi je dois me fader cette sentence ! Même si je suis un peu vacciné je dois avouer que ça m’impressionnait fort au début !!! Je m’inquiétais pour ces truites à propos desquelles je commençais à peine à percer les mystères. En resterait-il en l’an 2000 ??

Texte

En me retournant sur plusieurs décennies de pratique intensive, que dois-je retenir ?

J’ai vu le climat, la Nature et nos rivières changer, évoluer... pas en bien.

J’ai vu les truites s’adapter, devenir de plus en plus difficiles à prendre.

J’ai vu les populations d’insectes s’étioler.

J’ai vu les pêcheurs changer surtout. Il sont devenus des spécialistes pour beaucoup.

Ironie du sort : leurs performances semblaient augmenter à mesure qu’ils semblaient perdre le lien avec l’essentiel, la mystique des traditions et de la Nature. Performants et déconnectés, triste constat.

J’ai vu évoluer la réglementation aussi.

Absence de quota à mes débuts et maille à 18cm (et beaucoup ne se gênaient pas pour les garder à 15 cm…). Je n’ai pas connu la pêche à l’épervier dont me parlait mon grand-père, ça c’était déjà obsolète à la fin des 60’s. En revanche la pêche à la main, en groupe l’été, faisait des ravages, c’était pas beau à voir ! Des “cordes” placées de nuit, 25 centièmes et hameçon de 8 avec un gros vers de terre ou un chabot - un cabillatttt (!) comme on dit chez moi - le tout bien arrimé à une racine, tel était le quotidien de nombreux riverains de l’époque. C’était la norme dans les contreforts de l’Ariège, mais je pense qu’il devait en être de même en Comminges, en Béarn, au Pays Basque, en Margeride, sur les Plateaux de l’Aubrac et partout où les truites prospéraient, dans chaque montagne, dans chaque campagne...

Chaque été, des “étrangers” (venus de l’Hérault !!!) passaient au javel des tronçons de petits affluents mettant au sec toutes les truites, ça nous faisait enrager.

Chez le marchand d’articles de pêche, des photos d’évier remplis de truites étaient exposées, mettant en valeur le héro (le plus souvent moustachu) de ces mirifiques exploits… Neuf fois sur dix, la taille moyenne de ces truites était très basse. A faire s’évanouir d’effroi n’importe quel chantre du No-Kill biberonné au son des nouvelles sirènes !

Un peu plus tard, un quota de 20 truites fut appliqué. Les vieux ont commencé à faire la gueule.

De véritables cartons étaient encore faits à l’asticot, la plupart des aficionados amorçaient largement. Les Commingeois étaient les meilleurs spécialistes de “l’astinfle”, certains sont d’ailleurs devenus célèbres ! C’était le temps des héritiers des Foch, des Terrade, des Lamoure...La préhistoire pour certains.

Puis on interdit l’asticot. Certains me confessèrent que les truites (on est en 1985) étaient désormais rares et petites car “on ne les nourrissait plus” en appâtant depuis que l’asticot était proscrit !!! Comme quoi, l’incompétence sans frontière n’est pas une histoire de génération.

La maille passa de 18 à 20 cm. Emotion imprescriptible chez les vieux, on a cru qu’ils allaient crever de faim.

Ces nouvelles mesures étaient assez mal acceptées. Sous couvert de contraintes qui bouleversaient leurs habitudes, leur vision du monde, peut être qu’implicitement, ces gars là sentaient bien qu’ils étaient les derniers représentants d’une lignée d’hommes libres…

Malgré les trépignements, la réglementation était plutôt respectée, c’était un premier pas vers une évolution souhaitable. Le mot n’étant pas encore entré dans le vocabulaire, personne ne faisait du No-Kill.

Les pêcheurs au fouet étaient rarissimes. À peine l’orage venait teinter l’onde, les pêcheurs locaux accourraient à la rivière. Noir et lourd pardessus sur les épaules, longue canne, lombrics et parapluie, même les moins finauds d’entre-eux remplissaient leur panier.

Dès la mi-mai, les plus fins pêcheurs toulousains (entre-autres !) occupaient les meilleurs parcours, pour traquer les truites “à la mouche naturelle”, la plus belle et la plus excitante des pêches au toc...Souvenirs...

On trouvait difficilement un endroit pour se garer, les truites étaient vraiment sollicitées.

Tout était simple et normal dans cette France de mon enfance et la pêche était à l’image du pays ! Vague parfum de nostalgie.

Un peu plus tard, le quota passa de 20 à 10 truites. Choc émotionnel à l’origine de nombreux cancers de la prostate.

Nous sommes au début des 90’s, l’amorce d’une nouvelle ère pour la pêche. Petit à petit, tous ces pêcheurs traditionalistes laissèrent la place à un nouveau type de pratiquants, de moins en moins ruraux.

Les clubs se développèrent et la pêche à la mouche désormais accessible à tous devint une pratique courante. Les populations de truites semblaient commencer à décliner, la pêche, elle, incontestablement plus difficile de saison en saison.

On commença à parler de limiter volontairement son nombre de prises, la notion de No-Kill choquait de moins en moins.

Peu à peu, la situation devint celle que nous connaissons aujourd’hui. On peut donc mesurer l’énorme changement de notre environnement pêche sur ces 4 dernières décennies.

Quel est véritablement l’état des lieux ?

Les populations de truites sont-elles aussi en déclin qu’on le dit ?

Comment appréhendons-nous les changements aussi bien climatiques et situationnels ainsi que celui des mentalités ?

Voici, pèle-mêle, les questions que nous nous posons tous.

Seulement attention, en amour comme à la pêche, parfois la passion aveugle…

Les nouvelles tendances nous éloignent de l’essentiel, à ce propos, le sujet du “catch and release” est un cas d’école. Ce No-Kill que je pratique (à de trés rares exceptions près certes mais que j’encourage, ne vous méprenez pas !) est devenu une forme de religion, un thème tabou et intouchable. Quotidiennement sur la toile, sous la forme d’interjections incantatoires, de nouveaux hydrobiologistes auto-proclamés nous offrent la solution miracle : augmenter la maille, diminuer drastiquement les quotas…ou même imposer le No-Kill intégral sur tout le territoire pour les plus illuminés d’entre-eux.

Seul remède selon eux pour retrouver nos truites d’antan. Car il va de soi que l’on est hydrobiologiste comme l’on est épidémiologiste, climatologue ou sélectionneur du XV de France… Plus que jamais l’ultracrépidarianisme fait rage (coucou Etienne Klein).

Evidemment, point de discussion possible… Ils ont forcément raison puisqu’ils sont dans le camp du bien !!! Le fameux “Empire du bien” cher à Philippe Muray ! On y est en plein ! Sans le savoir ils usent de la même dialectique que les plus virulents des anti-spécistes, nos plus farouches ennemis.

Je pêche avec assiduité et je côtoie de fait beaucoup de mes semblables.

Je viens de faire mes 50 ans et je ne connais aucun pêcheur plus jeune que moi qui prélève réellement beaucoup de truites... pas même Simon Scodavolpe, qui sous ses faux airs de rustre, ne doit pas manger de truites plus de 3 fois par an ! Pas de quoi décimer la Clarée n’en déplaise aux esprits chagrins ! Pas plus que je ne rencontre à la pêche des papys piscivores aux paniers pleins, ceux qui étaient si fiers de me faire admirer leur pêche quand je les croisais naguère !!

Bien qu’il subsiste forcément des exceptions, ceux qui ont encore des velléités de “gros panier” sont bien souvent désormais trop limités techniquement pour atteindre régulièrement le fameux quota légal. Les enquêtes panier effectuées par les différentes fédés sont par ailleurs édifiantes à cet égard.

La réglementation associée à une prise de conscience éthique a donc bel et bien fonctionné car de façon collective, nous prélevons infiniment moins que du temps de ma jeunesse. Le delta n’est pas facile à déterminer, mais selon mes sources il serait de 5 à 10, peut-être plus... C’est à dire que sur une une rivière ou il se prélevait en 1980 1000 truites à l’année, il ne se prélèverait “que” 100, voire 200 truites en 2020. Preuve s’il en est que les réglementations en vigueur ainsi que l’auto-régulation fonctionnent très bien : ON TUE BEAUCOUP MOINS DE TRUITES.

Vociférer contre les “viandards”, c’est pisser contre le vent, on y perd son énergie et sa crédibilité.

Pour revenir au lien avec la Nature et la pêche, la truite en tant que proie symbolise ce lien. C’est un très bon poisson à manger, il est aussi sacré à cause de ça, c’est lié au fait qu’il soit précieux, respecté et protégé. Pour ces différentes raisons il ne faut pas se sentir coupable de prélever une truite ou deux de temps en temps. Je crois aussi qu’il est même un devoir de cuisiner une truite, au moins une fois surtout si on a des enfants, pour ne pas oublier et transmettre…

Une truite de montagne (25/28cm le top !) pêchée dans des eaux pures, saisie avec un filet d’huile d’olive, sel et poivre...des amandes effilées à peine revenues dans un beurre noisette, c’est quand même une belle association si on l’accompagne d’un verre de Gaillac Perlé par exemple !

C’est aussi ça le lien.

Et non, le poisson n’est pas un partenaire de jeu. Toujours pas.

Ici, pour 100 euros nous avons la chance de bénéficier du “timbre halieutique”, véritable privilège qui nous permet une large réciprocité auprès de 91 départements. Ce qui signifie que nous pouvons pratiquer notre sport sur des milliers de rivières et de plans d’eau pour moins de 30 centimes par jour. Je ne crois pas qu’il existe un loisir moins cher d’accès au monde.

Chaque pêcheur possède en son fort intérieur une forme d’idéal, je n’échappe pas à cela moi non plus… Mais vouloir imposer son idéal, c’est aussi remettre en cause l’aspect universel et populaire de notre passion. Même si nous sommes de moins en moins nombreux, il faut je crois accepter (je sais, c’est dur !) que d’autres confrères aient des attentes différentes... voire opposées ! Nous devons donc tous faire preuve d’un peu de solidarité intellectuelle au risque de voir un jour s’écrouler l’édifice.

Les instances fédérales ne sont pas les ennemies des pêcheurs, même si je pense qu’elles gagneraient à communiquer mieux. Leur tâche est difficile et ressemble au jeu des assiettes chinoises que l’on fait tourner à l’aide de baguettes : maintenir en constant équilibre divers éléments qui ne sont pas destinés à l’être.

En nous comportant par des revendications mal fondées comme de vulgaires consommateurs nous prenons le risque de voir le droit de pêche revenir à terme aux mains de capitaux privés. Nous savons tous où cela mène…

Certains parmi vous souhaitent cette libéralisation de la pêche ? ...pas moi !

C’est grave, c’est le pire des dangers, l’abîme dont nous ne reviendrons pas.

Une fois désunis nous serions en prime des proies faciles pour ce mouvement anti-spéciste et pseudo-écolo qui grandit dans l’ombre...Le lobby de nos vrais nouveaux ennemis.

Bien que rien ne soit parfait, n’oublions pas que le mieux est l’ennemi du bien et mobilisons nos énergies sur les vraies problématiques qui tournent essentiellement autour de l’état de nos rivières et de leurs intéractions avec l’agriculture, de la perte de la bio-diversité, le climat, l’hydro-électricité et de la gestion de la ressource en eau.

Débutant exalté ou pêcheur contemplatif, occasionnel ou acharné, compétiteur ou détaché du résultat, jeune plein d’ardeur ou vieux sage décati, nous avons tous comme plus petit dénominateur commun cet amour de la Nature, cette passion au fond de nous, ce feu qui nous consume.

Le temps de l’union sacrée est venu.

Chacun doit faire sa propre introspection car nous avons besoin d’un sursaut intellectuel et collectif, je n’en connais pas le modus operandi mais, au moins dans nos têtes, nous devons agir vite, avant que les cieux nous vomissent.

A propos de l'auteur

A 47 ans, Christian fait partie de ce que l'on pourrait appeler les "pêcheurs-naturalistes ". A une époque où le culte du nombre et de la taille des…