DES INSECTES ET DES PLUMES - LA CROISADE DU PRINCE ROUGE (PART2)

ecdyo

Et voici la saison qui s'achève. Ce temps de latence, qui semble ralentir même, avant de réaccelerer aux alentours de mars prochain me donne enfin l'occasion d'écrire la suite de cet article sur les ecdyos que notre rédac' chef impatient se désespère de voir enfin le jour. Le voilà Simon! ...le voici!!!...Il arrive...!!! Tout frais émoulu de mon esprit habité par les plumes, les mouches, les truites véloces et le souvenir tout frais de parcours de pêche grandioses.

Texte

Comme nous l'avons souligné dans la première partie, les ecdyonuridaes et plus largement encore les mouches de courant sont d'une importance capitale durant notre saison de pêche. Après avoir un petit peu parlé d'entomologie, évoqué la stratégie de pêche et discuté des relations qu'entretiennent les truites avec ces fabuleux insectes il est désormais l'heure de nous attaquer au montage.

Un bref retour dans le temps.

L'histoire du montage nous révèle que les représentations des ecdyonuridaes ont assez peu droit au chapitre dans la littérature halieutique, la plupart du temps, le sujet est balayé en quelques lignes... en tout cas selon moi de façon très approximative comparativement à leur importance sur le champ de bataille. Insectes fort peu représentés outre-manche, les anglos saxons, n'ont pas vraiment abordé la question, se référant aux vieux modèles de March Brown lors des rares évocations d'"Ecdyonurus Venosus"... En France, la prestigieuse collection Gallica se pose en précurseur à ce sujet et nous offre plusieurs modèles destinés à la représentation des ecdyonurus. Ces modèles, conçus entre les deux guerres par Léonce de Boisset et Gérard de Chamberet sont très innovants si on les replace dans le contexte de l'époque. L'adjonction de fibres de grands hackles divisés en "V" pour simuler les ailes témoigne d'un modernisme inspiré.

Image
Mouche JL Poirot
Légende
Mouche JL Poirot SE8
Texte

C'était déja un grand pas vers cette quête de légereté recherchée et dont toutes les anciennes mouches traditionnelles étaient absolument dépourvues. Néanmoins ils sont encore trop lourds et trop opaques pour constituer à mes yeux des solutions crédibles vers cette hyalinité impossible à obtenir mais vers laquelle on doit tendre...

Bien plus tard, Jean-Louis Poirot en Lozère et Guy Plas en Haute Vienne conçurent eux aussi des modèles plus aboutis encore et remarquablement adaptés à leurs eaux (!!). Fait marquant pour ces deux grandes figures de la pêche et du montage des mouches : la grande exigence qui était la leur dans le choix des hackles... un hasard croyez-vous??

Texte

Philosophie et montage, quelle "école" choisir?

Alors, quels sont les principes qui doivent nous guider pour obtenir une imitation qui tienne la route? Pour aller à l'essentiel, je dois dire qu'une bonne imitation d'ecdyo est avant tout une représentation de l'imago...et plutôt femelle. Gardons cela à l'esprit.

Je ne suis pas partisan des imitations strictement imitatives, celles pour lesquelles on s'attache à reproduire les moindres détails de l'insecte. Tout passionné de montage est un jour ou l'autre happé par cette tentation mais arrivé à maturité on revient tous vers des modèles plus "terre à terre" si j'ose dire. Ceci dit, le montage "ultra-réaliste" est une discipline à part entière et certains surdoués réalisent d'ailleurs de formidables créations dignes de grands artistes. Mais en ce qui me concerne, moi qui ne cherche en définitive qu'à impressionner les poissons plus que les hommes, le montage "réaliste" est un cap que j'ai dépassé depuis plusieurs décennies. Il y a d'ailleurs dans un livre de John Gierach une phrase que j'aime beaucoup et qui illustre merveilleusement ce propos, je cite de mémoire : "...une belle mouche qui ne prend pas de poissons n'est pas une belle mouche..."

Image
Red spinner
Légende
Red Spinner
Texte

A l'opposé, si l'on veut être efficace et que l'on est flemmard niveau montage, une Red Spinner de 12 ou 14 montée comme simple araignée est une arme basique et indémodable. Je pourrais donc m'en tenir là, mais je dois écrire ici des articles un peu plus aboutis destinés parait-il à la frange dure des irréductibles amoureux des belles mouches et autres coupeurs de cheveux en quatre... et comme j'assume en faire parti depuis longtemps, je me fais ici le porte voix...porte plume plutôt, de cette catégorie supposée sectaire de pêcheurs à la mouche. Que les autres m'excusent, j'ai cessé depuis des lustres de tenter de les convaincre.

Texte

Hommage à Pierre Miramont vrai visionnaire et faux rustique.

"...Impressionnisme donc"... laissons nous "impressionner" par l'insecte. Quelle "impression" (vous voyez, j'insiste!!!) nous donne-t-il?

Une silhouette allongée. Un corps rougeoyant. Une impression (!!!) de force...une énergie. Des ailes d'une éblouissante cristallinité, hyalinité.

C'est la synthèse de ces quatre éléments que doit intégrer notre montage. Cela s'appelle du concept, ce que Jean-Louis Sanson et Pierre Miramont appellent "un montage raisonné".

Vous l'imaginez, j'ai un peu tout essayé, travaillé sur des dizaines de modèles, et si j'aime encore nouer à la pointe de mon bas de ligne une mouche de Jean-Louis Poirot... elles sont si belles, si justes (bon sang mais quel charme!!), l'expérience me fait conclure que celui qui nous donne le meilleur concept de montage des mouches de courant est encore Pierre Miramont. Je cite une fois de plus dans un de mes papiers ce personnage culte, mais nier l'influence qu'il a eu sur moi serait d'une hypocrisie sans égale...je lui dois tant!! Alors autant lui rendre quelques hommages, bien mérités.

Dans son premier livre (1), il nous donne tous les détails techniques du montage des mouches de courant et en particulier du fameux enroulement du hackle en "X". Le montage d'un ecdyo selon cette méthode donne une mouche d'aspect très rustique. D'apparence cela paraît simple, mais il faut avoir le "tour de main", ce n'est absolument pas facile de bien réussir cette mouche.

Image
imago en X
Légende
Montage en X pour un imago de rhithrogena
Texte

Une des premières difficultés est de trouver la bonne tonalité de rouge pour habiller l'abdomen de notre imitation. Un dubbing très léger de type "superfine" autour d'une soie rouge foncée ou même un simple dubbing de lapin teint dans la bonne tonalité fait l'affaire. Il faut en mettre très, très peu. Le tout cerclé par un fin fil de cuivre. La couleur de ce dubbing?... De orange cramoisi à rouge carmin, jamais brillant, la luminosité est assurée par le cerclage qui "illumine la mouche de l'intérieur" (dixit le maître).

Image
imago en x
Légende
Montage en x avec la pointe d'un grand hackle
Texte

Comme il s'agit de conserver cet aspect rustique qui sied si bien à ce modèle, je reste fidèle à la marque Mustad en ce qui concerne le choix de l'hameçon. La référence 94840 en taille 12 ou 14 est celle que je préfère.

Les cerques ne posent pas de vrai problème, il faut les choisir parmi les fibres de pelles de vieux coq gris foncé ou brun, plus mat que brillant si on a le choix, assez raides quand même. Evitez les fibres de pardo, c'est joli mais ça n'amène rien pour ce montage, cela augmenterait de façon dramatique l'impression de volume et bien souvent elles sont trop souples pour supporter des mouches de cette taille. On pourrait être tenté de proportionner les cerques selon la réalité (elles sont très longues chez les ecdyos), mais des cerques trop longues sont une cause de refus et de décrochages prématurés. N'oublions pas que l'on monte une mouche qui a pour but premier de prendre du poisson.

Image
gallica 26
Légende
Gallica n°26
Texte

Le principe du montage en "X" est capital, il s'agit d'enrouler le hackle en le croisant au niveau du thorax avec un nombre de tours restreints. Le but étant là de capter et diffuser la lumière grâce à un hackle particulièrement bien choisi. Hackle dont les fibres cristallines et raides diffuseront une lumière imprégnée de la couleur du thorax (dans la tonalité de l'abdomen mais en plus foncé) et aussi de la couleur du hackle de soutien, qui est roux le plus souvent, mais qui peut être aussi rose foncé, violine, etc...

Il y a un autre avantage : en croisant le hackle sur peu de tours, on obtient une mouche peu fournie au niveau de la collerette, mais dont la répartition particulière des fibres multiplie les points d'appuis sur l'eau pour une meilleure flottaison. La même mouche montée avec le même hackle, mais en enroulement classique, c'est à dire parallèle et scolaire, flotte beaucoup moins bien, c'est évident.

Ces imagos montés de la main de Pierre Miramont ont un caractère inimitable, un équilibre particulier, dû au fait qu'il les montait à la main, sans étau, et en fixant le noeud de finition à l'arrière de la collerette. Le montage en "X" s'en trouve considérablement amélioré c'est incontestable. Ne possédant pas ce talent, j'ai légèrement adapté mes montages en terminant de façon classique devant l'oeillet et en renforçant le volume au niveau du thorax pour compenser l'équilibre.

Image
ecdyo
Image
plume de coq limousin
Texte

Le choix de la plume ou "Cinquante Nuances de Gris".

Si l'on est pas très exigeant, je pense qu'on peut monter des mouches à peu près valables avec bien des matériaux. Ne sachant plus quoi inventer pour nous éberluer, le marché du fly-tying propose autant de produits sympathiques et alternatifs que de pures inutilités dont je ne ferai pas ici la liste afin de ménager toutes les sensibilités. Mais moi qui suis raffiné, si je veux rendre grâce à l'infinie hyalinité des ailes des imagos des mouches de courant, j'oserai affirmer ici de façon péremptoire : SEULE la belle et grande plume de coq limousin (ou corrézien, c'est pareil) permet de s'approcher au plus près de l'effet escompté.

Le montage de base nécessite deux plumes : un hackle de soutien qui sera petit et roux, très brillant et une pointe de grand hackle gris naturel (ou mieux : une pointe de lancette!) que nous retaillerons AVANT le dressage.

Je sais que beaucoup parmi les monteurs, même confirmés, rebutent à tailler les hackles, certains puristes de la vieille époque trouvaient même cela complètement hérétique. Nous avons donc hérité de vieilles rumeurs qui ont fait long feu à propos de l'inefficacité des mouches montées de cette manière. Mes amis, je vous le dis, n'hésitez plus, laissez tomber cet affreux complexe, abattez ce vieux tabou stupide! Travailler la plume (la belle plume!!!), retailler ce diamant brut, fait autant couler la mouche que la masturbation rend sourd.

Cet anathème est le fruit d'une époque où la pêche à la mouche était très élitiste et entretenue comme telle. Or, les pêcheurs rustiques de nos terroirs, peu érudits, professionnels souvent, ne se privaient sans doute pas pour tailler les plumes de leurs mouches à tout va... pour les aristocrates de la pêche à la mouche de ce temps, tailler les plumes les auraient ramené à des considérations trop plébéiennes, aurait entaché leur image. J'ai l'intime conviction que cette abhoration vient de là.

Image
ecdyo en x
Texte

Il m'est toujours difficile de donner des conseils précis dans le domaine du choix de la plume de coq de pêche. Il y a les goûts personnels, son propre style de montage, beaucoup de plumes sont bonnes, tout est dans la nuance. Des éleveurs amateurs et passionnés produisent chaque année de la volaille de qualité et celui qui veut vraiment se procurer de bonnes plumes trouvera facilement son bonheur. Il faut partir de l'idée que tous les coqs sont différents et possèdent des plumes qui ont des qualités (et défauts!) qui leur sont propres...et qui peuvent varier selon le moment de la plumée.

Une plume d'été n'ayant pas les mêmes caractéristiques qu'une plume d'hiver par exemple. Voilà qui nous ouvre la porte vers un choix infini de possibilités, mais il faut fouiner, discuter avec les éleveurs, être curieux...on tombe sur des trésors parfois. Pour les mouches de courant telles que je les ai décrites plus haut, il faut des grands hackles, raides et lumineux dont on ne travaille que les pointes, il en va de même pour les lancettes.

La tendance aujourd'hui chez nos meilleurs éleveurs est de sélectionner des coqs aux hackles effilés et de plus en plus longs, c'est la loi de l'offre et de la demande me direz vous...et vous aurez raison! Tendance qui pousse vers l'excellence de ce standard tant recherché au niveaux des hackles, mais qui, revers de la médaille, donne des coqs aux lancettes de qualité moyenne et des pelles le plus souvent médiocres. Je trouve ça dommage.

Le public souhaite sans doute obtenir des plumes qui ont la structure des hackles de style Whiting Farms tout en ayant la finesse des hackles de coqs de nos chers terroirs...c'est un mauvais calcul. Les cous de coqs américains ont leur qualités et nous sont très utiles. Mais leur uniformisation autant en terme de structure qu'en nuances de couleurs nous limite énormément. Si on veut parler de finesse, de souplesse, de transparence et de diversité de tons, nos coqs corréziens et limousins sont imbattables!

Image
 Jean-François Laval
Légende
Un des meilleurs éleveurs du moment, mon ami Jean-François Laval (Du Coq A La Rivière)
Texte

Les coqs de pêche corréziens permettent toutes les nuances de gris et de structure de plume, c'est leur grand avantage!!! Gris souris, gris rouillé, gris cendré, gris miellé, gris bleuté, gris tabac... nous n'avons que l'embarras du choix, ne nous privons pas!

Tout comme pour la couleur exacte du corps, vous aurez remarqué que je ne donne pas de consigne stricte pour ce qui concerne la couleur des plumes. Il y a plusieurs raisons à cela : il est nécessaire de monter des variations de ce modèle de base. On travaillera sur plusieurs axes: la couleur du corps (on peut imaginer deux tonalités, une pour l'abdomen l'autre pour le thorax), la couleur du petit hackle de soutien, la taille et le volume de la mouche...et bien sûr les différentes nuances possibles de couleur et de structure du hackle de tête qui permettent de jouer avec la lumière. Quand je parle de structure, je sous entend forme, raideur des fibres, propension à diffuser ou à retenir la lumière,etc...

Il appartient donc à chacun d'expérimenter et de trouver "ses" bonnes combinaisons de couleur.

Image
ducoq alariviere lancetttes
Légende
Lancettes Du Coq A La Rivière
Image
pêche ecdyo
Texte

La mouche exacte, une question de contexte : 

Par ailleurs, pour un même insecte que nous souhaitons imiter, devons nous demander les mêmes caractéristiques aux matériaux et aux plumes que nous utiliserons selon que nous poserons notre mouche sur les courants d'un gave pyrénéen au fond clair et aux eaux cristallines ou sur ceux d'une petite rivière granitique du Massif Central aux fonds insondables et eaux couleur de thé?... La réponse est non, bien sûr !

Selon l'état des eaux et la lumière ambiante, la couleur du fond surtout, la mouche sera plus ou moins visible du pêcheur et différemment perçue par le poisson .Voilà pourquoi il nous faudra monter des mouches aux tonalités de plumes différentes, plus ou moins volumineuses, plus ou moins fournies et ainsi de suite pour pouvoir répondre aux conditions les plus fréquemment rencontrées. 

La mouche exacte n'étant pas la reproduction exacte des détails de l'insecte mais l'exacte retranscription de l'impression que donne celui-ci dans son milieu.... Vous me suivez?

C'est une question que devrait se poser tout monteur de mouche bien avant de se plonger dans l'entomologie ça.

N'ayant pas le goût des recettes clefs en main à respecter à la lettre, des "step by step" redondants et inutiles, cet article, ne constitue pas un vade mecum à l'usage du montage des mouches de courant. Pas plus que je n'invente quoi que ce soit d'ailleurs. Par esprit de transmission, j'ai essayé de donner ici quelques pistes et idées qui sembleront peut-être nouvelles pour certains mais qui sont en fait l'héritage que nos anciens nous ont légué... et aussi pour moi une façon de faire perdurer leur souvenir.

Et si par ce biais, certains jeunes (ou moins jeunes d'ailleurs!) entrouvrent des portes vers un monde nouveau, de nouvelles façons de voir le montage et indirectement de donner une autre dimension à leur sport, alors j'y gagnerai une certaine fierté. Vous avez maintenant tout l'hiver pour aller à la rencontre des éleveurs de coqs et vous procurer la fameuse matière première.

Image
ecdyo en x
Texte

(1) "La pêche aux nymphes, mouches et plumes" – Pierre Miramont – Editions Ouest-France-1984

NDLR : montages de l'auteur

Texte

L'article précédent : 

La croisade du Prince Rouge Part 1

Marryat Tactical Pro

A propos de l'auteur

A 47 ans, Christian fait partie de ce que l'on pourrait appeler les "pêcheurs-naturalistes ". A une époque où le culte du nombre et de la taille des…