DES INSECTES ET DES PLUMES - La croisade du Prince rouge (part 1)

pêche ecdyo

Dans la grande famille des Heptageneiidae, le genre Ecdyonurus mérite une attention soutenue dès que les beaux jours arrivent, soit à la suite des "Saints de glace" et de manière générale, dés la fin de de la fonte des neiges pour les cours d'eau qui y sont soumis.

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Quinze espèces d'Ecdyonurus sont répertoriés en France, espèces qui se distinguent les unes des autres par des détails aussi peu significatifs pour le pêcheur que l'espacement plus ou moins grand des lobes du pénis des imagos mâles et autres menus détails du même ordre...

Actuellement, il n'existe pas de clé permettant d'identifier les femelles des différentes espèces. Or, nous verrons plus loin qu'en pratique, ce seront principalement les femelles qui monopoliseront notre attention et cela illustre bien la façon dont l'entomologie pure nous mène dans l'impasse. C'est le revers de la médaille. Je laisse donc (comme d'habitude !) le soucis de l'exactitude entomologique de côté au profit de recoupements empiriques beaucoup plus utiles sur le terrain. 

Avec les genres Rhithrogena et Epéorus, les Ecdyonurus forment ce qu'il est usuel d'appeler "les mouches de courant".

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Rappel très sommaire sur les mouches de courant :

  • Larves plates (pétricoles)
  • Milieu très oxygéné et caillouteux
  • Bons indicateurs de polluo-sensibilité
  • Ephémères plutôt de grande taille (12 en moyenne)
  • 2 cerques pour les adultes (3 pour les larves sauf pour le genre Epéorus 2)
  • Stade subimaginal court à très court (sauf exception, ex : R. Germanica)
  • Ailes fortement nervurées
  • Aile postérieure = 1/3 de l'aile antérieure
  • Imagos aux fortes teintes rougeâtres (sauf exception, ex : E.Insignis)
  • Vol pendulaire des imagos

 

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Ecdyonurus spec. subimago femelle
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Ecdyonurus spec. subimago femelle
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Concentrons nous sur cinq espèces : E. Venosus / E.Torrentis / E. Forcipula / E. Insignis / E. Dispar.

Ce sont les plus fréquemment rencontrées et les plus citées par la littérature halieutique. Ces désignations par "approximation" nous serviront de référence. Soit parce que certaines d'entre elles sont en fait des "groupes d'espèces"(Venosus) soit parce que leurs clés de détermination ne sont pas assez claires (Forcipula). Afin que les informations qui suivent restent étroitement liées à leur application en action de pêche, les entomologistes plus calés que moi ne me tiendront pas rigueur, je l'espère, des erreurs toujours possibles qui se seront glissées ici ou là... S'il me semble opportun de connaître et de reconnaître les ecdyonuridés, certains d'entre eux sont d'un intérêt négligeable.

Voici donc quelques considérations d'ensemble :

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Ecdyonurus spec. subimago femelle
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Ecdyonurus spec. subimago femelle
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Ecdyonurus Venosus imago femelle
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Ecdyonurus Venosus imago femelle
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Ecdyonurus Venosus (Late March Brown) est des plus intéressants, c'est le plus grand (hameçon de 10) et le plus flamboyant. On le rencontre toujours de façon isolée, le plus souvent des femelles. Ils évoluent parfois au travers d'essaims d'autres mouches de courant. Les imagos femelles portant leurs boules d'oeufs blanchâtres sont d'une couleur d'ensemble rouge-orangé alors que celles qui après la ponte sont en fin de vie, sont plutôt brun-rouge foncé cramoisi. L'incandescence de la couleur rouge des imagos frappe l'observateur et le monteur avisé devra s'attacher à reproduire l'impression toute particulière transmise par l'insecte en vol...et ce dans toutes les conditions de lumière.

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Ecdyonurus Venosus imago femelle après la ponte - Fin de vie
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Ecdyonurus Venosus imago femelle après la ponte - Fin de vie
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 Ecdyonurus Torrentis subimago mâle
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Ecdyonurus Torrentis subimago mâle
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Ecdyonurus Torrentis (Large brook Dun) ressemble fort à son cousin et sa présence induit peu ou prou les mêmes effets positifs que Venosus auprès des truites. De taille un peu plus réduite, il colonise volontiers les ruisseaux plus modestes et ombragés. On peut observer une zone ocre-jaune dans la partie basale des ailes des imagos de cette espèce, cette coloration étant nettement moins marquée chez Venosus. Les ailes antérieures des subimagos possèdent des zones fumées en forme de croissants décalés. Le bord extérieur de l'aile postérieure possède cette même marque. Ces caractéristiques sont absentes ou très atténuées chez les subimagos de E.Venosus. E. Torrentis et E. Venosus sont les deux espèces les plus intéressantes pour la pêche notamment au stade imaginal, leurs imitations iront tout aussi bien pour E. Dispar et E. Forcipula (par purisme, les plus pointilleux d'entre nous réajusterons tailles et tonalités). Pour imiter les subimagos, un bon modèle de March Brown est parfait. Voir les fiches de montage ici

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Je commets peut être une erreur de détermination en nommant "Ecdyonurus Forcipula" l'Ecdyonurus le mieux représenté dans les cours d'eau que je fréquente. Selon les entomologistes confirmés, il serait très ardu de le différencier de E. Venosus mais il est évident que l'Ecdyonurus que je rencontre si souvent (surtout dans les Pyrénées) est un insecte différent, d'où mes réserves quant à mes tentatives d'identification... L'imago est plus sombre que les autres, abdomen bordeaux et derniers segments brun foncé, thorax noir. Je suis toujours frappé par la forte impression de "violine" que transmet l'insecte en vol. Le stade subimaginal est extrêmement court et il est rare de pouvoir capturer une subimago. La bande noirâtre de la zone apicale des ailes antérieures des imagos mâles est un moyen simple de le distinguer des autres espèces sus-décrites. Son impact auprès des truites me paraît assez faible en dehors des retombées des imagos femelles lors de certains coups du soir...

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Ecdyonurus Forcipula imago mâle
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Ecdyonurus Forcipula imago mâle
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Ecdyonurus Dispar imago femelle
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Ecdyonurus Dispar imago femelle
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Ecdyonurus Dispar (August Spinner), anciennement Ecdyonurus Fluminum, est une espèce d'arrière saison, un peu moins imposante, assez grande mais semblant plus "frêle". Sa façon de voler est différente aussi : virevoltante ! Les cerques chez cette espèce sont beaucoup moins écartées en vol que chez les autres Ecdyonurus, c'est un fait assez remarquable. Des marques brunes et obliques ornent les pleurites et les derniers segments abdominaux des imagos sont d'un jaune-orangé lumineux. C'est un éphémère que je rencontre plus rarement mais qui est extrêmement élégant. Son impact sur les truites reste à la marge si j'en crois mes observations... Mais peut-être aussi que la saison pendant laquelle il est présent joue pour beaucoup dans cette remarque, E. Dispar étant alors en concurrence avec des insectes plus petits et plus nombreux que les truites préfèrent à ce moment de l'année.

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Ecdyonurus Insignis subimago femelle
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Ecdyonurus Insignis subimago femelle
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Ecdyonurus Insignis (Large Green Dun) se rencontre fréquemment pendant l'arrière saison également, mais je ne l'ai toujours observé que sur le cours inférieur des grandes rivières (Ariège, Bas-Salat, Dordogne...). Ici, ce sont plus souvent les subimagos que l'on rencontre, qui dérivent un peu à la façon d'une "March Brown" mais plus épars. Les dessins caractéristiques sur les sternites de l'insecte ainsi que sa couleur générale vert-amande pâle nous invite à un diagnostic assez perspicace. Des pêcheurs plus assidus que moi auprès des grandes rivières pourraient avoir un point de vue différent, mais pour ce que j'ai pu observer, le faible intérêt des truites et des ombres pour cet éphémère ne m'ont à ce jour pas conduit à concevoir un modèle spécifique.

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Détail des sternites E. Insignis
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Détail des sternites E. Insignis
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Ecdyonurus Insignis imago femelle
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Ecdyonurus Insignis imago femelle
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Les retombées d'imagos : la quintessence de la pêche à l'ecdyo

A la belle saison, un commentaire récurrent raisonne en écho des sorties de pêche : "c'était plein d'ecdyos, mais bizarrement, il n'y avait pas de gobages !"

Ceci est une remarque qui mérite d'être contournée. Dans l'inconscient collectif de beaucoup de moucheurs lorsqu'il y a "des mouches" cela devrait se traduire (dans un monde idéal) par l'installation des truites sur les meilleurs postes, truites qui généreraient des séries de gobages réguliers et appuyés... ceci est une image d'Epinal. Dans la plupart des cas en France, dans l'état contemporain de nos cours d'eau, ces conditions idylliques sont d'une part rares, et d'autre part circonscrites à certains types d'émergences.

En aucun cas la montée sur les ecdyos ne peut ressembler aux gobages que suscitent les Olives, les Bwo ou les March Brown (liste non exhaustive...). Chez les ecdyonurus, la période d'émergence n'existe pas en tant que "période efficace" pour la pêche, même si quelques spécimens de subimagos un peu plus lents à décoller se font de temps en temps alpaguer par d'opportunistes truites. N'en doutons pas c'est la période de ponte et la retombée des imagos qui est le point d'orgue de la pêche aux ecdyos ! Ce moment a lieu le plus souvent en soirée. Il peut arriver d'observer des ecdyonurus en pleine activité de ponte en journée, ceci pourra être démenti, mais je crois avoir remarqué que ce phénomène indique l'arrivée imminente de l'orage...

Cependant c'est bien au coup du soir que les pontes massives se produisent. Si la providence (ou l'expérience!) vous a placé au bon endroit au bon moment vous aurez peut être la chance d'assister à un mémorable et frénétique spectacle. Les gobages peuvent alors avoir lieu partout, sans rythme, aux hasards des retombées des insectes. Hélas ces moments là deviennent de plus en plus rares... Le constat est simple : pour que les truites perdent la raison à propos des ecdyos, il faut des retombées conséquentes, très conséquentes... Et depuis quelques années, où que j'aille, je ne peux que me désoler devant la lente chute des effectifs chez ces belles mouches de courant. Je ne me trouve pas bien vieux et sans craindre le risque de passer pour une grand-mère à moustaches, j'avoue désormais ne rencontrer qu'un spécimen là où il y a 30 ans j'en comptais dix. J'ai du mal à déterminer les raisons objectives de ce déclin. Dans ces lieux spécifiques où l'agriculture n'a (en général) pas vraiment progressé depuis trente ans, la piste glyphosate tient mal la route dans la courses aux hypothèses... le réchauffement climatique...? L'alternance d'étiages sévères et de crues plus fréquentes...? Histoire de cycles...? Ou tout simplement un entrelacs de ces différents facteurs...? Je n'ai pas d'explication fiable et objective à ce sujet. Forcement ce déficit a un impact sur le comportement des truites.

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pêche ecdyo
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L'importance du sexe de l'insecte

Pour autant, les Ecdyonurus, sont dans "la fenêtre de préhension" des truites et elles y réagissent toujours très bien... ils doivent avoir bon goût ! Mais j'en conviens, en dehors des rares instants de folie, l'intérêt bien réel des truites pour les ecdyos peut facilement passer inaperçu. Car attention, contrairement à ce que l'on croit, les truites happent plus l'imago qu'elles ne le "gobent", les plus belles truites peuvent se montrer très délicates et discrètes dans la prise de ces grands imagos. Plus les truites sont grosses et plus le phénomène est furtif, cela ne crève pas les yeux.

Autopsies à l'appui, il est intéressant de constater que la proportion des femelles dans les contenus stomacaux dépasse de très loin celle des mâles. Ce point doit interroger en particulier le monteur de mouches et l'inciter à plutôt imiter les imagos femelles.

Je me souviens d'un certain coup du soir de juillet sur ma rivière fétiche en 1996. Il y avait lieu ce soir là une très belles retombée de mouches de courant. J'observais une truite beaucoup plus belle que la moyenne pour ce parcours. Ce poisson gobait de façon assidue en plein courant et me refusait bon nombre de modèles avant que je ne réussisse à le tromper. Très curieux, je tuais cette truite pour en faire l'autopsie (et accessoirement l'inviter à diner aussi...). Le contenu stomacal était édifiant : en plus de quelques rares fourmis, je me retrouvais face à près de cinquante imagos de Rhithrogenas Semicolorata.... tous femelles ! Sans la moindre exception ! Ce fait fût marquant pour moi, c'était la première fois que je pouvais le constater par moi-même et sans la moindre ambiguïté.

Depuis ce jour, j'y suis devenu plus attentif et à maintes reprises, j'ai pu confirmer cette préférence des truites pour plusieurs types de retombées mais plus particulièrement pour les mouches de courant.

Pierre Miramont (encore lui !) nous indique que les femelles sont d'un apport protéinique supérieur aux mâles car elles sont porteuses d'oeufs. C'est très certainement vrai. Je crois aussi qu'elles sont plus souvent proches des flots que les mâles surtout pendant la ponte et que donc, arithmétiquement elles sont aussi des proies plus faciles.

Toute règle possède son exception, je ne me suis retrouvé qu'une seule fois dans le cas inverse :

Fin juin 2002 sur la même rivière, un coup du soir exceptionnel où les truites ne semblaient ne s'intéresser qu'aux mâles. Une fois trouvé la bonne mouche, je leurrais un nombre très conséquent de beaux poissons. Malheureusement, je n'avais qu'un modèle de cette mouche qui finit par se défaire après plusieurs dizaines de prises... Dès lors, même avec des modèles approchants, je n'obtins que refus et petits poissons. Qu'à cela ne tienne, je détenais la mouche miracle et fort de cette expérience je montais en série ce modèle fatal... que plus jamais je n'eu l'occasion de re-utiliser dans de pareilles circonstances et qui depuis bien des années déjà a fini par quitter mes boîtes. Je ne fis pas d'autopsie ce soir là et je n'ai pas d'éléments logiques pour tenter d'expliquer les raisons de cet anachronique succès. Peut-être était-ce là un signe pour me montrer à quel point tout est relatif à la pêche et aucune règle immuable. Et puis, les mystères de la nature ne sont ils pas le carburant de nos rêves ainsi que le moteur de notre quête sans fin... à nous pêcheurs? Probablement..

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Torrent des pyrénées centrales
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Torrent des pyrénées centrales
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Une action de pêche singulière

On peut donc pêcher avec succès si l'on s'y prend bien et si l'on a des mouches bien choisies et...condition majeure : si l'on y croit ! Oui, réussir la pêche aux ecdyos sur une rivière sans gobages est avant tout une question de foi et d'intuition. Un parcours dégagé, avec de nombreux postes entrecoupés de courants rapides est le théâtre d'opération idéal pour tenter sa chance avec les mouches de courant. Si tous les postes classiques peuvent se révéler payants, on devra insister sur 3 postes types :

  • Le devant de cailloux
  • Les radiers rapides peu profonds.
  • Le point culminant des grands courants
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pêche ecdyo
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Rivière de plateau
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Petite rivière cévenole
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Petite rivière cévenole
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La pêche avec des mouches destinées à reproduire les stimulus des mouches de courant est une pêche fascinante, intuitive et rustique qui se pratique avec un bas de ligne fort et court dont la pointe ne doit pas être plus fine que 14 centièmes. On pêche à courte distance et avec des courtes dérives en cadence rapide devant les postes... Souvent les truites montent du fond, cachées sous les pierres ! On peut ainsi "taper" la proximité d'un poste supposé avec une mouche adaptée. Cela signifie que l'on impacte juste la surface avec sa mouche 3 à 4 fois autour de la même petite zone, auprès d'un caillou émergent par exemple. Cela doit simuler la façon dont la femelle fait de petits pics successifs de la pointe de son abdomen en déposant ses oeufs. Sur le dernier posé, on laisse la mouche dériver un peu plus librement, c'est souvent sur ce dernier lancer que la mouche se fait prendre... c'est un moment, très spécial, magique ...et gratifiant ! Pour bien pratiquer cette pêche, ceux qui maîtrisent le lancer à la française cher à Yannick Rivière auront un avantage certain sur les autres. Une soie naturelle parallèle de 3 et un bas de ligne court et dégressif pour une canne de 10 pieds sont le matériel de base que j'utilise.

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pêche ecdyo
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montage ecdyo
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Surtout en ruisseau, on peut essayer de pêcher à deux mouches. En raccourcissant légèrement le bas de ligne, on monte une mouche sèche type Red Spinner, plutôt grosse et dépouillée en potence et une noyée espagnole type ecdyo en pointe, les deux mouches seront espacées de cinquante centimètres. Il est à mes yeux absolument indispensable que ces deux mouches soient montées avec des hackle de très grande qualité (plume corrézienne ou espagnole). Le moment choisi pour cette pêche est essentiellement affaire d'intuition. Très souvent la truite monte sur la sauteuse, mais la détection des touches sur la mouche noyée sont les instants qui me procurent le plus d'émotion.

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pêche ecdyo
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C'est une déclinaison de la méthode dite de "la mouche piquée" qui est une pêche ancestrale qui se pratique à deux mouches (noyées légères) et que plus grand monde n'utilise vraiment. Méthode ringardisée par les nouvelles techniques issues de la compétition que rien ne saurait actuellement dépasser en terme de résultat brut. Le romantisme y perd à coup sur, ce que la comptabilité y gagne.

Dans une deuxième partie, nous verrons quelles mouches utiliser et comment les monter.

NDLR : photos de l'auteur sauf photo Ecdyonurus Dispar imago femelle (Leon Janssen)

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La suite de cet article :

La croisade du Prince Rouge Part 2

Marryat Tactical Pro

A propos de l'auteur

A 47 ans, Christian fait partie de ce que l'on pourrait appeler les "pêcheurs-naturalistes ". A une époque où le culte du nombre et de la taille des…