Depuis une petite vingtaine d’années, la grande évolution de la pratique de la pêche à la mouche a accouché d’une technique désormais incontournable : la pêche au tandem sèche-nymphe.
Il ne vous aura pas échappé que cette méthode n’est pas du tout nouvelle mais ce qui était une subtilité, voire un accessoire au siècle dernier fait aujourd’hui figure de norme.
La méthode, au-delà du fait de jouer sur deux tableaux, permet surtout de faire subtilement évoluer une nymphe lestée différemment de la pêche “nymphe au fil”. Nos champions (du monde!) connaissent sur le bout des doigts toutes les subtilités et nuances de ces techniques qui, intelligemment alternées, produisent des scores impressionnants!
Cependant, même lorsque l’on prend des truites sur “le porteur”, il ne s’agit pas là de pêche en sèche, jamais. Et ce, davantage encore si l'on pêche sèche-nymphe à l’espagnole, technique dont nous usons (et abusons?) tous de plus en plus... d’une redoutable efficacité certes mais qui reste à mes yeux une abomination éthique.
Nous connaissons tous le “Tavanas”, concept intéressant mis au point par Patrick Sanguin qui est le modèle de sèche emblématique voué à cette technique. Truites & Cie lui a consacré un article ici.
Comme tout concept intelligent, cette mouche a été conçue pour répondre à des problématiques bien définies de certaines rivières alpines, froides, très rapides et puissantes. Je déplore (avec son créateur je crois) que cette mouche ait été mise à toutes les sauces depuis, avec toutes les dérives que cela implique.
J’admets sans problème que les premières qualités d’un porteur sont sa visibilité et sa flottabilité. Cependant beaucoup de monteurs de mouches, à force de se concentrer sur ces deux points certes essentiels, ont progressivement dérivé vers de dramatiques horreurs multicolores et sans fondement flirtant dans la plupart des cas avec le grotesque. On sort alors selon moi du cadre de la pêche à la mouche... autant utiliser un flotteur toulousain!!!
Mais ne nous mentons pas, la pêche au tandem est principalement une technique qui permet de présenter sa nymphe dans des conditions optimales sur certains types de parcours. De fait, la plupart des touches se font sur la nymphe. A titre personnel, à partir d’un tiers des prises fait sur le porteur, je considère qu’il est temps pour moi de revenir à du classique : il y certainement une pêche plus intéressante à faire “en sèche”. C’est là une façon de trouver la pêche.
Néanmoins, le plus souvent, reconnaissons que c’est la nymphe qui pêche.
Suite à ces utiles disgressions, revenons aux fondements de cet article pour lequel Simon m’a mandaté de longue date, à savoir : mon point de vue sur les modèles de porteurs et leur cohérence.
Il faut savoir que lorsque l’on utilise des nymphes dont le diamètre de la bille est compris entre 2mm et 2,8mm (95% des cas je crois bien), une bonne Elk Hair Caddis de taille 14 reste bien visible et suffisamment flottante pour supporter la nymphe. En outre ce modèle reste universel et cohérent en toute circonstance.
Ce premier point étant établi il sera louable de se questionner sur la conception de ses modèles de porteurs. Si l'on considère que celui-ci sera pris de façon opportune et aléatoire, je pense qu’il faut s’inspirer dans nos montages, des groupes d’insectes qui eux aussi déclenchent ce type de réaction de la part des truites.
Je juge donc que 5 grands types de mouches classiques (voire d’ensemble) méritent d’être réfléchies et déclinées en “porteur”.
Les voici :
1- Imago d’heptagénéidé (type Red Spinner),
2- Sedge (tout style),
3- Bibio marci (Avril et Mai),
4- Pléco jaune (Mai et Juin),
5- Oreille de lièvre (pour les pêches délicates avec de toutes petites nymphes).
Pour des raisons essentiellement pratiques, on utilisera beaucoup le concept parachute, mais quelques modèles flottant un peu plus haut sur l’eau peuvent aussi être utiles en offrant une présentation différente.
Nous serons économes des posts “HighVisibility”(rouge fluo, orange, rose vif etc...) certes très utiles pour les contre-jours pénibles et les parcours où les truites ne sont pas trop regardantes. En revanche, sur des rivières classiques aux poissons plus éduqués, je vous conseille l’utilisation de post blancs (ça passe partout), beiges, gris clair et rose pâle. Des couleurs trop tranchantes et peu en phase avec l’environnement immédiat me semblent être des sources de refus.
Je vous donne ici une formule de montage pour chacune de ces cinq grandes familles de porteurs. La liste des matériaux est précise pour être en rapport avec la photo correspondante, vous pouvez adapter ou substituer à loisir, l’important étant de rester dans l’esprit.
Rusty spinner :
Green Bacon caddis :
Bibio para :
ORL para :
Yellow sally hotspot :
Une fois encore, cette liste n’est pas exhaustive, à vous de l’adapter en fonction de ce qu’il se passe dans vos eaux. Si votre sens de l’observation est suffisamment aiguisé, vous repèrerez sans mal au fil des saisons quels sont les insectes dont la taille adéquate et la récurrence offre au poisson une proie providentielle à une période donnée. Vous vous apercevrez que certaines espèces (parfois à un certain stade) sont déterminantes et d’autres bien plus occasionnelles au menu des truites.
Vous tirerez parti des ces observations pour dresser des “porteurs” cohérents avec le biotope au travers duquel vous évoluez, vous pêcherez moins au hasard et cela donnera un surplus de sens à votre pratique.
J’ai tenté là de vous indiquer la démarche qui est la mienne et de vous donner je l’espère, une base d’inspiration. Ainsi nous resterons encore des pêcheurs à la mouche... sans faire trop de concessions à l’éthique.
Alors que la saison réservoir entame sa dernière ligne droite, nous vous présentons aujourd'hui 3 nouveautés Vision en 10' #7, de gammes de prix différentes :
Le protocole Common Cents System a permis de caractériser la puissance et l'action de ces 3 cannes :
En ce qui concerne la puissance, 54, 75 et 64 cents ont été nécessaires pour plier ces 10' sur un tiers de leur longueur. Après conversion, cela donne un ERN à 6.89 pour la OnkII, seule canne de ce test légèrement sur-estimée niveau puissance, c'est en réalité une #6/7. Les 2 autres sont au contraire sous-évaluées, la Stillmaniac2 est une #9 (ERN à 9.38) et la XO Catapult une #7/8 (ERN à 8.15).
Avec un AA identique de 65°, la Stillmaniac2 et la XO ont une action moderate fast (AA entre 63 et 66°). De son côté, la OnkII a une action lente (AA à 60°, inférieur à 63°).
Au niveau du montage, les caractéristiques classiques des cannes réservoir modernes sont présentes : poignée full wells, 2 anneaux de départ, talon de combat...etc. Côté finitions, on note la présence de points d'alignement des brins mais pas d'accroche-mouche. La Stilmaniac2 est dotée de marquages de mesure des poissons.
Les différences de prix entre les 3 modèles s'expliquent entre autres par les qualités de composants choisis : par exemple, la XO Catapult se dote d'un blank avec du graphène et d'un liège de qualité 4A.
Ces 3 cannes seront équilibrées par un moulinet vide d'environ 180/190gr.
L'avis de Christian Bazan, FlyScène France/Belgique sur ces 3 nouveautés 10' #7 :
"Les avancées technologiques de ces dernières années ont permis de développer des cannes aux actions de plus en plus spécifiques, conçues pour répondre précisément à chaque type d'utilisation. Le terme "canne lac" est souvent employé de manière générique, mais il est essentiel d'en comprendre les nuances pour choisir le modèle le plus adapté à sa sortie de pêche. En effet, le matériel utilisé diffère selon que l'on pêche du bord en réservoir, en bateau, en lac de montagne...etc. De plus, chaque technique requiert une action de canne particulière pour être mise en oeuvre efficacement.
Pour 2025, nous avons décidé de développer trois nouvelles gammes de cannes, comprenant des tailles et actions variées, afin de répondre à différents besoins et budgets. Nous avons mis à l’essai trois modèles en 10' soie 7 : l'Onkii, la Stillmaniac II et la XO Catapult. Voici mes conseils d'utilisation :
Avec ces trois modèles, chaque pêcheur pourra trouver la canne qui correspond à ses besoins et affiner son expérience de pêche en lac."
Si les 3 modèles présentés dans ce test sont tous étiquetés "10' #7", nos mesures montrent d'importantes disparités en matière de couple action/puissance. D'ailleurs, le commentaire technique de Christian Bazan illustre le propos :
Bon choix!
Le protocole de test des cannes à mouche
Bien choisir sa canne réservoir
Les cannes Vision accessibles en ligne ou sur commande chez nos partenaires :
Les autres tests Vision :

Les avancées constantes dans le matériel et les techniques de pêche à la mouche permettent aujourd'hui des prospections efficaces, même dans des conditions autrefois risquées. Au début du siècle, entamer sa saison avec une canne à mouche se limitait à optimiser un laps de temps très bref en sèche aux heures les plus favorables de milieu de journée. L’aboutissement de ces quelques minutes de prospection était très aléatoire d’une ouverture à l’autre. Certains s’acharnaient parfois en nymphe au fil plaqué tout au long de la journée obtenant des résultats mitigés et tributaires des débits du moment. En ce temps-là, proposer une nymphe à des salmonidés dans des veines d’eau profondes était très ardu. En augmentant le grammage des nymphes, certains y parvenaient, souvent au dépens de la qualité de leur dérive. En effet, la nymphe au fil plaqué était surtout efficace dans les veines peu profondes et pas trop rapides...
En 2025, les méthodes de pêche en nymphe au fil ont énormément évolué tant au niveau du matériel que de la technique. La version prédominante de la nymphe au fil est indéniablement la nymphe à l'espagnole. En plein essor, cette méthode bénéficie d'innovations issues de la pêche de compétition. Elle permet aujourd'hui des prospections efficaces quel que soit le couple vitesse/profondeur du poste. Il n’est alors plus illusoire d’envisager une ouverture où l’on pourra prospecter toutes sortes de veines d’eau d’un bout à l’autre de la journée avec d’excellentes chances de réussite.
La capacité d'adaptation que confère cette approche est particulièrement opportune lors de cette première journée de la saison qui s’affirme comme l'une des plus ardues, tant les conditions de débit et de fréquentation peuvent compliquer la pêche.
Mais avant de parler technique, n'oublions pas les considérations stratégiques : afin d’échapper aux désagréments inhérents aux jours d’ouverture, il conviendra de faire des choix pragmatiques, parfois en niant ses convictions halieutiques! Certes, l’ouverture revêt chez beaucoup de moucheurs un aspect sentimental, mais favoriser ses parcours de prédilection contribue souvent à faire les mauvais choix. Si vous voulez vous démarquer dans une ouverture où la pêche n’est pas qu'un prétexte à revoir les copains, il faudra choisir en premier lieu un parcours adapté aux eaux froides du mois de mars. Second critère et non des moindres : le meilleur parcours sera toujours celui où la fréquentation aura l’impact le plus restreint sur le comportement des salmonidés.
A l'ouverture, vous avez 2 options pour palier à la fréquentation importante des berges : soit vous cherchez des secteurs où la fréquentation est plus faible (gorges, zones isolées...etc), soit vous acceptez de vous mêler à la meute et optez pour la technique qui permet de vous démarquer. Mais encore faut-il que le secteur garde des poissons capturables après le passage d'autres confrères!
Les petites rivières et ruisseaux sont fortement impactés par une fréquentation intense sur leurs berges, ils sont à proscrire une fois le coup du matin passé. Le passage d’un seul pêcheur aura pour conséquence de caler la plupart des truites pour un bon moment.
Au contraire, lorsqu’elles affichent des niveaux adéquats, les grandes rivières conservent des possibilités acceptables même en présence de nombreux pêcheurs. Dans ces vastes biotopes, largeur et profondeur permettent aux truites d’être plus sereines et moins impactées. Evidemment, ces milieux ne sont pas faciles à lire ni à prospecter pour nombre de pêcheurs qui ont tendance à faire passer leurs nymphes "au-dessus" des truites. Au contraire, il faudra être capable de faire descendre ses mouches et de pêcher « creux ». Au final, le but est de parvenir à atteindre des poissons là où la concurrence n’y parvient pas ou n'essaie même pas (je vous renvoie à mon article sur l'intérêt des veines secondaires à cette saison).
Dans ces grands milieux, il est important d’explorer les postes finement et surtout patiemment. En effet, pour trouver leur pitance à cette période sans s’épuiser, les truites se postent alternativement dans des zones de repos et des zones d’alimentation proches. Ainsi leur présence dans les veines porteuses se produit par séquence. Une veine d’eau inoccupée au grand désespoir du pêcheur qui vous devance peut voir un poisson s'y poster quelques secondes après. Pour palier à ce comportement des salmonidés, Marc Delacoste et moi effectuons régulièrement des sessions en nous espaçant d'une dizaine de mètres, lui utilisant la technique de la nymphe au toc et moi celle de la nymphe à l'espagnole. Il arrive souvent que celui qui passe en second prenne une truite qui n’était pas en place quelques minutes avant...
Vous l'aurez compris, la pêche en nymphe au fil est une méthode de pêche redoutable dès le premier jour de la saison. Du fait de sa polyvalence vous pourrez pêcher « creux » et grâce aux variations de lestage des nymphes, exploiter tous types de veines d’eau. A l'ouverture, les poissons n'ont pas été sollicités depuis longtemps. J'ai pour habitude de leur proposer une nymphe plutôt incitative en pointe (de type perdigone) et une plus imitative en sauteuse.
Si la nymphe à l’espagnole peut se pratiquer d’un bout à l’autre de la journée vous pourrez aussi varier les plaisirs en pêchant au streamer à la pointe du jour. Une imitation de vairon ou de chabot peut vous réserver une belle surprise. Ce n’est pas ma pêche de prédilection mais de nombreux amis obtiennent de bons résultats comme ça!
D'ailleurs, je m'astreins à ne pas abuser de la pêche en nymphe comme je l’ai déjà écrit dans un autre article : de nos jours, on aurait presque tendance à oublier le coup de pêche en sèche lors des éclosions de baetis et autres rhitrogena du milieu de journée. Quel crime de lèse sportivité!
Grâce aux avancées techniques, le pêcheur à la mouche est aujourd'hui mieux préparé pour l'ouverture. Mais comme toujours, il faudra s'adapter aux conditions... et si vous y parvenez, votre opiniâtreté sera payante à un moment où un autre, à vous de jouer!
Après avoir consacré un premier test aux 2 Marryat GNX 9', passons aujourd'hui à la longueur supérieure avec un focus sur la 10' #4 et la 10' #5 :
Le protocole Common Cents System a permis de caractériser la puissance et l'action de ces 2 cannes :
En ce qui concerne la puissance, 35 et 41 cents ont été nécessaires pour plier ces 10' sur un tiers de leur longueur. Après conversion, cela donne des ERN à 4.16 et 5.05. Les puissances de ces 2 cannes sont donc légèrement sur-estimées (d'1/2 numéro de soie), la 10' #4 est une #3/4 et la 10' #5 est une #4/5.
Avec un AA identique de 66°, ces 2 cannes ont une action moderate fast (AA entre 63 et 66°).
Au niveau du montage, les composants choisis sont haut de gamme : premier anneau Recoil suivi de monopattes chromés dur, liège de haute qualité...etc. Curieusement, la marque a opté pour une porte-moulinet down-locking pour ces 10' alors qu'elles se destinent plutôt aux approches traditionnelles en sèche, nymphe à vue et noyée. Pour cette gamme de longueur/puissance, compte tenu du poids des moulinets manuels les plus courant (une fois garnis d'une soie adaptée), il n'était pas primordial de décupler l'équilibre... mais nous verrons que l'effet recherché est bien présent!
Côté finitions, on note la présence d'un accroche-mouche et de points d'alignement des brins comme sur toutes les cannes mouche Marryat.
Au niveau du confort de pêche, compte tenu du porte-moulinet down-locking, les chiffres sont flatteurs! A titre de comparaison avec des références de longueur/puissance proches :
Si la longueur 10' semble (à juste titre) de moins en moins utilisée pour la nymphe au fil (hors contexte "petit cours d'eau encombré"), elle n'en demeure pas moins un outil de choix pour les approches traditionnelles, que ce soit en eau vive ou en lac :
En rivière, la 10' est plébiscitée par de nombreux pratiquants pour sa capacité à limiter le phénomène de dragage (replacement aisé de la soie en grande rivière et aptitude à soustraire le bas de ligne à la surface en "eaux rapides"). De même, si votre pratique est constituée d'une alternance sèche/nymphe au fil dans des proportions de type 80% sèche/20% nymphe au fil, elle constitue l'arme idéale (on choisira ensuite la puissance idoine selon la taille des poissons visés).
Dans sa puissance #5, elle est un excellent outil pour les pêches fines en réservoir (en sèche et à vue notamment) et un parangon de polyvalence pour les lacs d'altitude où la longueur 10' permet de verticaliser la trajectoire de la soie, et ainsi de limiter les accrocs dans les berges souvent pentues qui caractérisent ces pièces d'eau.
Maintenant que nous avons discuté des applications, revenons à nos Marryat :
Plusieurs points démarquent les 10' GNX des 9' déjà présentées, notamment la puissance réelle des modèles. Si les 9' étaient sous-estimées d'1/2 numéro de soie, les 10' sont elles légèrement sur-estimées, elles sont donc plutôt typée "pêches fines". Ainsi, la #4 sera adaptée à des rivières petites à moyennes et des poissons jusqu'à une quarantaine de centimètres. On choisira une soie de 4 pour les pêches à courtes et moyennes distances. De son côté, la 10' #5 permettra de se frotter au calibre de poissons supérieur. Sa capacité à propulser une soie de 5 lui confèrera une grande polyvalence, à la fois en rivière et en lac. Vous bénéficierez ainsi d'un excellent agrément de pêche avec un confort record.
Si le choix d'un porte-moulinet down-locking évoque les cannes nymphe au fil modernes, ces GNX ne sont pas vraiment destinées à cette approche, en témoigne l'éloignement du premier anneau à la poignée. Si vous souhaitez alterner sèche et nymphe au fil avec ces cannes, il conviendra donc de garnir votre seconde bobine (ou second moulinet) de nylon uniquement pour la pêche au fil, car une soie même ultra-fine aura tendance à redescendre dans les anneaux en pêchant canne haute.
L'action choisie (moderate fast) produira une courbure de blank régulière, ce qui limitera casses et décroches.
Le protocole de test des cannes à mouche
Comment choisir sa canne à mouche sèche
Les cannes Marryat GNX accessibles en ligne :
Les autres tests Marryat :

Au milieu d’une actualité nationale et internationale intense alimentée par des crises humanitaires d’une rare gravité, nous avons vu, depuis plusieurs mois, à la « faveur » des manifestations agricoles émerger un nouveau « sujet » : l’Office Français de la Biodiversité. Je pense que beaucoup de citoyens ont, à cette occasion, clairement découvert l’existence de cet office et de ses personnels peu habitués à faire la une des journaux. Pourtant, à écouter une majorité des représentants du monde agricole relayés par nombre d’élus et de journalistes, derrière cet établissement, se cacherait de très dangereux « éco-terroristes » totalement incontrôlés et qui plus est, responsables de tous les maux de l’agriculture française.
Si ces prises positions, pas vraiment nouvelles pour qui travaille depuis plusieurs années dans le domaine de l’environnement aquatique, ne sont pas surprenantes, c’est l’ampleur qu’elles ont prises et qu’elles sont en train de prendre qui interroge et surtout qui inquiète toutes celles et tous ceux qui ont encore quelques espoirs à voir le massacre de la biodiversité et des ressources naturelles ralentir. Ancien agent d’un des ancêtres de l’OFB, l’Office Nationale de l’Eau et des Milieux Aquatiques, je suis aujourd’hui profondément choqué de ce que subissent mes collègues. J’ai donc décidé d’essayer, bien modestement, au travers les lignes qui vont suivre, d’apporter certains éclaircissements afin que chacune et chacun puisse se faire une opinion sur ce sujet et les enjeux qui lui sont associés.
Je vais tout d’abord commencer par un peu d’histoire. Pour comprendre la situation de l’OFB et ses missions actuelles, il faut remonter dans le temps et plonger au cœur de ses origines. Cet office, créée par une loi en 2020, vient de la fusion de 2 établissements, l’Agence Française de la Biodiversité (AFB) et l’Office Nationale de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS). Si, lors de l’examen de cette loi, certains élus, tel M. Jean Lassalle s’étaient opposés à cette création y préférant une Agence pour l’Agriculture en argumentant : « le type même d’agence totalement inutile sur laquelle nous perdons du temps, alors que nous aurions pu créer une agence nationale pour l’agriculture – celle-ci est en très grande difficulté, vous le savez tous – ou pour la transmission agricole. Dans les territoires que je connais, ce ne sont pas la nature et la biodiversité qui sont en péril, au contraire : les arbres sont sur le point d’entrer dans les cuisines parce qu’il n’y a plus personne pour s’en occuper, et les cours d’eau ne sont plus entretenus par les gens du pays », la majorité des élus avait adopté le texte. Les débats avaient surtout porté sur les incidences vis-à-vis des Fédérations de Chasse. Les missions de police et de contrôle des agents n’avaient, à aucun moment, été remises en cause même si certains élus, comme toujours, souhaitaient plus de pédagogie que de « coups de bâtons » (pour les débats voir ici).
Pour mieux comprendre encore l’histoire de cet établissement, il faut remonter du côté de l’AFB et de ces ancêtres : l’Office Nationale de l’Eau et des Milieux Aquatiques (ONEMA) créée en 2006, elle-même issue du Conseil Supérieur de la Pêche (CSP).
Lors de l’examen de la Loi sur l’Eau en 2006 créant l’ONEMA, le directeur de l’Eau du Ministère de l’Ecologie, M. Pascal Berteaud, justifiait cette mesure "par le besoin pour la Direction de l’eau de se doter d’un organisme technique suffisamment pointu au niveau national pour pouvoir disposer d’une expertise technique forte pour mettre en place un Système d’information sur l’eau (SIEau), qui permettra d’évaluer les effets de notre politique sur les milieux aquatiques, dans le contexte de la mise en oeuvre de la DCE ».
Là encore, comme en 2020, le vote des assemblées avait été assez unanime. Cet office représentait un véritable changement par rapport au CSP. En effet, même si celui-ci était devenu un établissement public en 1957 après sa création en 1941, ses missions avaient été, pendant très longtemps, orientées vers la pêche et la pisciculture. Son financement était d’ailleurs assuré par les pêcheurs au travers d’un timbre fiscale spécifique. Malgré tout, au fil du temps, et notamment après le vote de la Loi pêche de 1984 qui portait les premiers vrais articles réprimant certaines atteintes aux rivières (pollution des eaux, travaux sans autorisation, débit réservé...etc), les agents du CSP avaient élargi le champ de leur contrôle aux atteintes à l’environnement. Alors évidemment, lorsque les premiers agriculteurs voire les premiers élus s’étaient vus verbalisés pour des travaux de curage de rivière réalisés sans avoir demandé une autorisation, la surprise, pour ne pas dire la colère avait été assez vive.
Dès le début, la pilule passait mal. Nous venions des 30 glorieuses ! Pour « nourrir les Français », les élus avaient engagé, avec l’appui des ingénieurs du génie rural et de certains agronomes, une politique agricole basée sur la chimie (engrais, pesticides) et sur des travaux « d’assainissement hydraulique » visant à ne plus faire déborder l’eau sur les terres agricoles. A grand renfort de curage, recalibrage, remembrement et autre drainage, nos paysages ruraux ont alors bien changé et nombre de rivières et de ruisseaux sont devenus de vulgaires fossés. Alors, lorsque ceux qui s’appelaient encore à l’époque gardes-pêche ont commencé à signifier à des agriculteurs ou à des maires qu’on ne pouvait plus faire aussi facilement ce type de travaux et que la loi, votée par les députés et sénateurs, imposait une demande d’autorisation (et pas une interdiction), la discorde s’est installée.
Petit à petit, certains ont fini par se plier à ces demandes d’autorisation (industriels, hydroélectriciens, syndicats de rivières, communes). L’administration (à l’époque la Direction Départementale de l’Agriculture) a alors fait de plus en plus appel aux agents du CSP pour donner des avis sur ces demandes (quels impacts potentiels, comment les réaliser sans trop de dégâts...etc). Bref, de fil en aiguille, les personnels ont passé de plus en plus de temps à formuler ces avis et de moins en moins de temps à s’occuper du loisir pêche. Pour autant, à l’époque, le CSP et donc le travail des agents étaient toujours pratiquement payés à 100% par les pêcheurs qui, dans le même temps, étaient de moins en moins nombreux.
Lorsque l’Etat, dans les années 2000, a commencé à injecter quelques millions d’euros dans la machine CSP, des questions se sont posées sur son devenir. Avec la montée en puissance des exigences Européennes sur l’état des rivières et des lacs au travers de la Directive Cadre sur l’Eau (DCE), elle-même validée et adoptée par les ministres de tous les pays et par le parlement et donc par des élus (et non par des bureaucrates bruxellois comme on voudrait nous le faire croire), le ministère de l’Ecologie a donc décidé de créer l’ONEMA (voir les propos de Pascal Berteaud) et de le faire financer, logiquement, par l’ensemble des usagers de l’eau et non plus uniquement par les pêcheurs. C’est à partir de ce moment que l’ONEMA est devenu un acteur reconnu dans la gestion de l’eau et des milieux aquatiques même s’il était composé des mêmes personnes que le CSP. Ses missions se sont élargies avec notamment des moyens pour financer des programmes de recherches sur les résidus médicamenteux, la continuité écologie, la conservation des espèces…
De son côté, l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) a connu avec retardement les mêmes problèmes de financement que le CSP. L’Etat injectant chaque année plusieurs millions d’euros dans son budget, légitimement, il s’est interrogé sur son devenir. Et c’est assez « naturellement » que le projet de fusion avec l’AFB est arrivé...
Voilà donc en 2020, un nouvel établissement créé, rassemblant plus de 3 000 agents dont une majorité de techniciens de l’environnement devenus inspecteurs de l’environnement accompagnés d’ingénieurs et de personnels administratifs. Avec quel argent fonctionne cet établissement ?
Son budget, qui varie entre 600 et 650 millions d’euros par an, est constitué à 65% d’une partie des redevances sur l’eau. Donc, lorsque des élus parlent des impôts des français, il faudrait en toute rigueur qu’ils précisent que ce sont en fait les taxes des usagers de l’eau issus du principe pollueur-payeur. Or, à la lecture des chiffres qui suivent, une grande partie des citoyens peut être en droit de s’interroger sur l’équité de ce principe. En effet, en consultant les données disponibles sur les sites des Agences, on constate plusieurs choses surprenantes. Sur 100 € d’argent prélevé et redistribué :
En ce qui concerne les actions de « restauration » des rivières qui reçoivent en moyenne 16% des aides (16 € sur 100 € d’aides), il est important de souligner que si le reméandrage, l’effacement de barrages, sont de vraies actions de restauration, la construction de passes à poissons, de prises d’eau empêchant les poissons d’être tués dans les turbines hydroélectriques, l’implantation de clôtures ou d’abreuvoirs ne sont que des actions de corrections d’impacts d’activités existantes.
La portée de toutes ces actions (faciliter par exemple les débordements dans les zones humides, ralentir les écoulements, améliorer l’auto-épuration, participer à la conservation d’espèces en danger) dépasse largement le seul bénéfice des pêcheurs d’où une certaine légitimité d’une contribution de tous les usagers et notamment les consommateurs d’eau du robinet.
Dans tous les cas, on peut être surpris de 2 choses à la lecture de ces chiffres : les pêcheurs contribuent 2 fois plus que les éleveurs aux taxes sur la pollution de l’eau. Il est vrai qu’attraper une truite sur la Loue, le Doubs ou l’Ain participe beaucoup plus à la pollution de ces rivières que la production de fromage…
Le second point qui touche encore au monde agricole, c’est le ratio entre les taxes et les aides. L’agriculture reçoit pratiquement 2 fois plus d’aides des Agences de l’Eau que le montant des taxes auxquelles elle contribue. Alors lorsque cette profession vient manifester et abîmer des locaux de ces établissements, il y a quand même de quoi s’interroger ?
Si j’ai fait cette digression sur les aspects financiers des Agences de l’Eau, c’est que ces déséquilibres dans la participation aux budgets s’appliquent aussi pour l’OFB. Clairement, ce sont bien les usagers consommateurs d’eau potable qui contribuent le plus au budget de cet office donc globalement la grande majorité des citoyens. Sont-ils pour autant vraiment représentés au sein des instances dirigeantes de l’OFB comme d’ailleurs dans celles des Agence de l’Eau ? Ont-ils vraiment toutes les informations pour se faire une opinion sur le bien-fondé de ses missions ? On est en droit de s’interroger.
Revenons maintenant à la situation actuelle de l’OFB et de ses personnels, durement attaqués, accusés de comportements de « cow-boys » et dont, clairement, la légitimité des actions est remise en cause par la profession agricole mais aussi par des élus, comme M. Wauquiez, qui prônent carrément sa suppression pour laisser tranquille les agriculteurs qui « sont la fierté de notre pays ». Pour ce monsieur, comme pour beaucoup d’autres élus, les agents de l’OFB seraient donc la honte de notre pays. Alors, la véritable question à leur poser : « Est-il honteux de travailler à faire appliquer des lois que les assemblées ont démocratiquement votées ? »
Aucun personnel de l’OFB comme d’ailleurs de toutes les administrations françaises ou européennes ne vote de loi. Alors, il faut que ces élus aillent jusqu’au bout de leur raisonnement et abrogent toutes les lois (qui ne sont pas bien nombreuses, donc ça devrait aller vite) qu’on appelle d’ailleurs abusivement « de protection de l’environnement » et que l’on devrait plutôt appeler lois « de tentative de compromis entre les usages et un minimum de sauvegarde des ressources naturelles et de la biodiversité ». Terminer donc les textes qui réglementent un peu l’usage des pesticides. On repart comme avant : plus de contrôles des substances utilisables, épandages généralisés près des rivières, des maisons, des écoles, des maisons de retraite, plus de lieux de stockage, on laisse les bidons dans les cours, on rince les cuves dans les rivières… Et après tout, est-ce si grave ? Y-a-t-il vraiment un risque avec des produits qui tuent des plantes, attaques le système nerveux des insectes, détruisent des champignons ? Beaucoup de nos élus ont l’air de dire que non. Ont-ils des éléments scientifiques pour l’affirmer ?
Personnellement, je ne suis pas du tout spécialisé en toxicologie mais j’ai accès aux bases de données des publications scientifiques et là c’est par dizaines que l’on compte les études et les synthèses qui établissent une relation entre l’exposition aux pesticides et les cancers. Juste un exemple parmi beaucoup d’autres, une synthèse qui date déjà de 2007 de Bassil et al. :
« La plupart des études sur le lymphome non hodgkinien et la leucémie ont montré des associations positives avec l'exposition aux pesticides. Certaines ont mis en évidence des relations dose-réponse et quelques-unes ont permis d'identifier des pesticides spécifiques. L'exposition des enfants et des femmes enceintes aux pesticides a été positivement associée aux cancers étudiés, de même que l'exposition des parents aux pesticides sur leur lieu de travail. De nombreuses études ont montré des associations positives entre l'exposition aux pesticides et les tumeurs solides. Les associations les plus cohérentes ont été observées pour le cancer du cerveau et de la prostate. Un lien a également été établi entre le cancer du rein chez les enfants et l'exposition de leurs parents aux pesticides au travail. Ces associations étaient les plus cohérentes en cas d'exposition élevée et prolongée. Des faiblesses spécifiques et des limites inhérentes aux études épidémiologiques ont été relevées, en particulier lorsqu'il s'agit de déterminer si l'exposition a eu lieu et dans quelle mesure. »
Ce genre de propos, même avec des éléments de réserve comme toujours en science, semble suffisamment clair pour que nous essayons, collectivement, de réduire les risques associés à l’usage de ces produits, en premier lieu d’ailleurs pour ceux qui les emploient. Et ce n’est pas comme si le nombre de cancers n’avait pas doublé depuis 1990, comme si ce n’était pas la première cause de mortalité en France (voir https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/cancers). Alors évidemment, le tabagisme reste une cause majeure des cancers du poumon, beaucoup d’autres produits chimiques font également courir des risques (les fameux PFOA contenus dans les anciens anti-adhésifs des poêles par exemple), mais, dans une société qui se préoccupe autant de la santé, qui parle constamment d’insécurité, n’est-il pas légitime d’essayer de tout mettre en œuvre pour se protéger de risques associés à l’usage de certains produits ? Dans cette perspective, est-ce si illégitime d’en contrôler l’usage ou devons-nous faire une totale confiance à ceux qui les emploient ?
A un degré moindre de risque pour la santé publique, doit-on supprimer les réglementations qui imposent à quelqu’un qui souhaite faire des travaux dans une rivière ou dans une zone humide d’en demander l’autorisation ? Doit-on considérer, comme le pense surement M. Wauquiez, que chacun fait ce qu’il veut chez lui sans se soucier des autres ?
En effet, la très grande majorité des travaux que réclament à corps et à cris les agriculteurs dans les rivières, ce sont des curages pour que ça ne déborde plus dans leur champ. D’ailleurs à chaque inondation, les médias nous ressortent bien souvent les mêmes images d’un agriculteur avec ses champs inondés. Et de nous expliquer que si on lui avait laisser faire des travaux pour que ça n’inonde pas ses champs, eh bien les villages en dessous ne seraient pas les pieds dans l’eau... c’est bien connu, plus vous empêchez l’eau de se répandre, plus vous lui permettez d’aller vite vers le bas et moins vous avez de risques d’inonder justement ceux qui vivent en aval (à prendre au second degré évidemment!). Ces allégations sont fausses. Il est impossible de vouloir protéger des habitations sans inonder de terres agricoles. Alors oui, ces inondations peuvent handicaper l’agriculture et il est compréhensible que ces débordements soient pris en compte et dédommagés, mais repartir dans la déréglementation n’arrangera surement pas la situation.
Je pourrais comme cela multiplier les exemples tentant de démontrer que les réglementations environnementales et les personnes que nous chargeons de les appliquer peuvent être, certes, contraignantes pour certains usages et notamment l’agriculture qui occupe une large part des territoires, mais elles apportent également des effets positifs pour la santé, la protection des biens et des personnes ainsi que pour la biodiversité. Je pense qu’elles participent, comme les agents de l’OFB, au fonctionnement de notre société afin de trouver des équilibres dans le respect de chacun.
Mais, si on prend un peu de hauteur, on constate que « cette crise » qui semble opposer une vision productiviste et extractrice à une vision de protection de la biodiversité n’est en fait que le reflet des contradictions de nos sociétés. Poussés par la frénésie consumériste, abreuvés de pensées simplistes opposant « le mal au bien », « les méchants et les gentils », nous n’avons pas peur de réclamer tout et son contraire : des aliments pas chers pour sauver notre sacro-saint pouvoir d’achat mais, en même temps, qui seraient produits pas loin de chez nous et respectueux de l’environnement et de notre santé... un accès illimité à la planète avec des voyages low-cost mais de vrais engagements contre le changement climatique…
Et cette schizophrénie, si bien chantée par Yves Jamait dans son titre « Le schizo », elle s’affiche à tous les étages de nos politiques nationales et surtout européennes. L’Europe pousse les productions pour, notamment, en exporter une bonne partie vers les marchés mondiaux très concurrentiels (car contrairement à ce que laisse penser la majorité des discours, nous exportons plus de productions agricoles que nous en importons) et en même temps, elle souhaite « verdir » ces productions pour limiter les impacts sur le changement climatique et la biodiversité. Ce travail d’équilibriste est-il durable ?
Et si finalement, comme pour l’énergie, c’était chacun d’entre nous qui avions une grande partie de la réponse dans notre assiette et notre porte-monnaie ?
KL Bassil, C Vakil, M Sanborn, DC Cole, JS Kaur, KJ Kerr, 2007. Cancer health effects of pesticides Systematic review. Can Fam Physician 53(10):1704–1711.
Photo d'accroche : © Lafargue Raphael/ABACA
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